La référence n’est pas fortuite : la dernière fronde judiciaire d’une telle intensité remonte à la grève de six mois de 2022-2023. Dans un communiqué signé de son président, Landry Abaga Essono, et publié le 2 septembre, le Syndicat national des magistrats du Gabon (SYNAMAG) reproche au ministre de la Justice, Augustin Émane, « visiblement en mal d’occupation » , de « consacrer son temps et l’autorité de sa charge à régler des comptes aux magistrats » au détriment des chantiers attendus. Et de résumer sa charge d’une formule : « Que le zèle réformateur dudit Ministre se déploie avec tant de célérité pour sanctionner, et avec tant de lenteur pour bâtir, en dit long sur l’ordre réel de ses priorités. » Universitaire nommé garde des Sceaux en janvier 2026 par le président Brice Clotaire Oligui Nguema, ce dernier avait pourtant fait de l’indépendance et de la modernisation de la justice sa feuille de route.
Le syndicat dit avoir accueilli « avec une profonde désolation » les sanctions prononcées le 25 août par le conseil de discipline, parmi lesquelles plusieurs radiations. Il en juge certaines « disproportionnées » et se dit « disposée à assister tous les magistrats sanctionnés » qui les contestaient devant le Conseil d’État. Au-delà des cas individuels, le SYNAMAG dénonce un procédé qu’il attribue au pouvoir politique : « Lorsque le politique veut régler ses comptes avec un magistrat, il emprunte la voie d’autres magistrats pour l’anéantir. »
Un calendrier judiciaire à l’arrêt
Le syndicat s’alarme surtout du calendrier institutionnel. La session ordinaire du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), attendue en juillet, ne s’était toujours pas tenue début septembre, laissant les magistrats sans connaître, à quelques semaines de la rentrée judiciaire, leur juridiction d’affectation. Le SYNAMAG conteste l’argument selon lequel la tenue préalable du conseil de discipline aurait justifié ce rapport — « La session ordinaire n’est nullement tributaire de la session disciplinaire » — et met en garde : « Un CSM qui ne siège pas dans les délais est un CSM qui laisse le champ libre à l’arbitraire. » Il reproche par ailleurs au gouvernement de ne pas adopter les textes d’application du statut des magistrats, qui restaient de ce fait « une coquille largement vide » , dénonçant un « double discours devenu la marque de fabrique de ce gouvernement » .
La sécurité des magistrats nourrit un autre chagrin. Le syndicat cite le cas de Mouila, où des forces de l’ordre auraient refusé d’exécuter des mandats et retiré la protection due au procureur général — autant d’ « actes d’insubordination caractérisés » — et dénoncerait « l’indifférence assourdissante du Garde des Sceaux » face à ces incidents. Il évoque également une tentative d’immolation survenue dans l’enceinte du palais de justice de Libreville, illustration selon lui d’un « abandon sécuritaire » des juridictions. Ces faits n’ont, à ce stade, donné lieu à aucune procédure assurant la responsabilité.
Interrogatoires sur les recettes de la justice
Le volet le plus délicat est financier. Le syndicat affirme que le ministre « n’a daigné accorder aucune attention » au rapport d’une commission mixte remis dès octobre 2025 pour sécuriser les recettes de la justice, lui reprochant d’avoir « préféré se murer dans le silence » avant d’utiliser à une mesure qui ne serait, selon lui, « qu’un affichage » . Le SYNAMAG s’interroge ouvertement sur la gestion des produits de l’activité judiciaire : « Comment le Ministre at-il géré, jusqu’à présent, l’argent du casier judiciaire ? » , ou encore « Où sont passés les centaines de millions du Greffe du commerce logé à l’ANPI et géré par le cabinet du Ministre ? » Le syndicat affirme réclamer la communication du solde du compte justice logé au Trésor public, mais, écrit-il, « à ce jour, aucune réponse ne lui a été apportée » . Là encore, aucune procédure judiciaire n’a établi de responsabilité.
Dénonçant au total « une justice que l’on sanctionne avec zèle mais que l’on refuse obstinément d’outiller, de protéger et de faire fonctionner normalement » , le syndicat réclame, avant une réunion des magistrats prévue à la rentrée judiciaire, la tenue immédiate de la session du CSM, l’adoption sans délai des textes d’application du statut et la mise en œuvre « efficace et vérifiable » des mesures de sécurisation du palais de justice. Reste à savoir si la Chancellerie répondra à cette interpellation publique avant l’ouverture d’une année judiciaire qui s’annonce sous tension.







