La scène se rejoue presque à l’identique à chaque hôte de marque. Audience au palais présidentiel, civilités, puis embarquement pour le front de mer, où Brice Clotaire Oligui Nguema se fait guide de ses propres réalisations. Le week-end dernier, ils étaient plusieurs à s’y presser. Réunis à Libreville, le président congolais Félix Tshisekedi, l’Équato-Guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo et le chef de l’État du Congo-Brazzaville Denis Sassou Nguesso ont tous été conduits sur la Baie des Rois, le premier repartant en évoquant un « modèle à suivre », les autres en saluant à l’envi la trajectoire du pays. En novembre 2025 déjà, Emmanuel Macron avait ouvert son séjour officiel par le même front de mer. Et à la mi-juillet, une délégation d’élus et de notables de l’Ogooué-Maritime avait fait le déplacement pour repartir tout aussi conquise. Quel que soit l’invité, le rituel commence et s’attarde toujours au même endroit.
Sur ce ruban de terre gagné sur l’Atlantique, le pouvoir issu du coup d’État d’août 2023 a trouvé son plus sûr argument : un décor présentable, photogénique, où la modernité annoncée se donne à voir. La Baie des Rois est devenue la carte de visite du régime, l’endroit où l’on prouve, images à l’appui, qu’un autre Gabon serait en train de naître.
À côté du chef de l’État, un homme que la lumière paraît embarrasser. Emmanuel Edane dirige la Façade maritime du Champ triomphal, la société qui a conçu et bâti le site, et l’on imagine volontiers ce maître d’œuvre discret préférant l’ombre aux projecteurs. Il aura pourtant mieux résisté que d’autres : la vague de limogeages qui a suivi le coup d’État d’août 2023 l’a épargné, là où elle emportait Akim Daouda, emblématique ancien directeur général du Fonds gabonais d’investissements stratégiques, la maison mère du projet.
Un projet vieux d’un quart de siècle
Le paradoxe est que cette vitrine du renouveau porte l’empreinte de l’ancien monde. L’idée d’ouvrir Libreville sur la mer remonte à 1997, lorsque Omar Bongo Ondimba rêve de faire du bord de l’Atlantique la plateforme économique et touristique de l’Afrique centrale. Il confie alors ses ambitions à deux entreprises sud-africaines, V&A Waterfront et Entech Consultants, pour une facture estimée entre 200 et 280 millions de dollars. Le montage capote, notamment sur l’épineuse question du transfert des titres fonciers du Port-Môle.
Le dossier renaît en 2013. L’ancien port, rebaptisé Champ-Triomphal, est intégré au plan de modernisation d’Ali Bongo Ondimba et confié à l’Agence nationale des grands travaux. Mais l’effondrement des cours du pétrole, dès 2015, assèche les caisses et fige le chantier. La première pierre attendra 2018, le lancement officiel 2021, l’ouverture de la promenade au public en 2022. Pendant plus de vingt ans, la Baie des Rois aura ainsi nourri autant de fantasmes que de sarcasmes, symbole d’un Gabon prompt à annoncer et lent à livrer.
Le nom, pourtant, dit une continuité assumée avec l’histoire longue. Il renvoie à trois souverains gabonais qui ont marqué le pays, sur ce qui fut le cœur historique de Libreville, comptoir de commerce et place militaire. Le programme s’étend sur une quarantaine d’hectares, pour l’essentiel arrachés à la mer, et empile les promesses d’un urbanisme durable : marina, espaces de loisirs, logements et bureaux pensés selon le principe de la « ville du quart d’heure », première station d’épuration à l’échelle d’un quartier au Gabon, premier bâtiment certifié EDGE d’Afrique centrale, et un horizon annoncé de 20 000 emplois. Sur le papier, une vitrine écologique autant qu’économique.
Depuis l’ouverture de la promenade, le site s’est imposé comme le nouveau rendez-vous des Librevillois, qui viennent y respirer l’air du large et se photographier devant les tours qui montent. C’est cette image, celle d’un front de mer vivant et ordonné, tranchant avec le désordre urbain de la capitale, que le pouvoir met en avant à chaque visite.







