Vous souvenez-vous de ces images du président Brice Clotaire Oligui Nguema à la ferme de Ntoum, l’un des quatre sites de la Société agropastorale du Gabon (AGROPAG) ? Le 4 février 2025, chapeau vissé sur la tête, le chef de l’État biberonnait un veau, posait au milieu des volailles, aux côtés de son Premier ministre d’alors, Raymond Ndong Sima. Des clichés soignés, censés montrer un Gabon agricole et capable de nourrir sa population, qui ont d’ailleurs servi à illustrer sa campagne présidentielle. Dix-huit mois plus tard, le décor a changé.
À Ntoum comme sur les autres sites, les difficultés s’accumulent : plus de budget de fonctionnement, des moyens logistiques qui manquent, et des salariés qui, faute de salaire, ont pour beaucoup quitté leur poste. AGROPAG tourne au ralenti et pourrait, si rien ne change, finir par s’arrêter.
Un calvaire né de la réforme
Tout remonte à la réforme de février. Le 26 février 2026, le Conseil des ministres dissout la Société d’agriculture et d’élevage du Gabon (SAEG), jugée peu performante, et transfère ses activités et ses actifs à AGROPAG. Ce patrimoine comprendrait un budget de cinq milliards de francs CFA, du matériel roulant, des moyens logistiques et le personnel, appelé à rejoindre la nouvelle structure.
Depuis, les salaires n’arrivent plus. Au mois d’août, plusieurs employés accusent quatre mois d’impayés, selon nos informations. En cause, un budget de fonctionnement qui n’a toujours pas été présenté au conseil d’administration, seul habilité à l’adopter. Sans budget, impossible de faire tourner normalement les exploitations, de régler les fournisseurs ou de retenir les équipes : des salariés ont déjà déserté les sites, d’autres attendent encore.
Cinq conseils, aucun budget
Les réunions du conseil d’administration, elles, se sont pourtant multipliées. « En trois mois, nous avons organisé cinq conseils d’administration. Cinq », a déclaré Raymond Ndong Sima — un rythme inhabituel pour une société publique. Sans résultat : le budget n’a jamais été adopté.
Transmis à la direction générale le 16 mars 2026, le document n’a, depuis, jamais été soumis au vote. La séance du 2 juillet, qui devait enfin l’examiner, a tourné court : le directeur général s’était décommandé, certificat médical à l’appui.
AGROPAG avait pourtant été créée avec une dotation de deux milliards de francs CFA, et présentée comme l’un des outils censés produire davantage, réduire les importations et desserrer l’étau de la vie chère. La ferme de Ntoum devait en être la vitrine.
La situation pose une question simple : comment faire de l’agriculture un levier de souveraineté alimentaire quand l’entreprise chargée d’en porter une part ne dispose toujours pas, plusieurs mois après sa refondation, d’un budget adopté ? Le sujet dépasse les seuls salariés d’AGROPAG ; il touche à la politique agricole du gouvernement et aux moyens réellement mis derrière ses ambitions.
Le Gabon veut réduire sa dépendance aux importations et prévoit d’interdire celles de poulet de chair à l’horizon 2027. Mais à Ntoum, Lékabi, Ndendé et Oyem, les exploitations censées porter cette ambition attendent encore les moyens de fonctionner.
Quatre mois sans salaire. Cinq conseils d’administration. Et toujours pas de budget.







