Pour Ali Akbar Onanga, suspendre l’accès au numérique pour l’ensemble d’une nation est le marqueur infaillible d’une dérive autoritaire née de la peur. « Il est des heures dans la vie d’une nation où les événements cessent d’être de simples faits politiques pour devenir des repères historiques », commence-t-il, avant de poser son diagnostic : « Suspendre les réseaux sociaux d’un pays entier, ce n’est pas réguler, c’est réduire au silence une société. Ce n’est pas protéger la nation, c’est s’en protéger. »
Un État de droit « de décor »
L’auteur dénonce une décision de la HAC vidée de toute substance juridique sérieuse. En invoquant des « contenus illicites » ou une « déstabilisation » sans jamais citer de faits, de dates ou d’auteurs, le pouvoir agirait en dehors des clous démocratiques. « Dans tout État de droit, on ne sanctionne jamais sans faits précis, identifiés, circonstanciés et imputables à des personnes déterminées », rappelle l’enseignant à la Faculté de Droit. Pour lui, ce flou artistique cache une réalité plus sombre : le régime substitue désormais « la brutalité globale à la justice individuelle ».
L’ironie des « créatures » numériques
L’analyse d’Ali Akbar Onanga prend une tournure particulièrement piquante lorsqu’il évoque l’histoire récente du pays. Il rappelle que ceux qui gouvernent aujourd’hui ont été les premiers à utiliser les réseaux sociaux comme une arme de déstabilisation contre Ali Bongo Ondimba : « La machine informationnelle qu’ils ont mise en mouvement a alimenté la contestation, préparé les esprits, rendu le putsch du 30 août 2023 psychologiquement acceptable. […] Leurs services n’avaient pas été rétribués à leur juste valeur ; d’autres, intégrés dans les sphères du pouvoir, ont créé de nouveaux alliés numériques. »
Aujourd’hui, le régime serait victime de ses propres méthodes. « Ceux qui ont fondé leur trajectoire vers le pouvoir sur la désinformation voudraient interdire à leurs anciens alliés de pratiquer ce qu’ils ont eux-mêmes institué », assène-t-il, qualifiant ce comportement d’un « cynisme si épais qu’il en devient obscène ».
Le paradoxe du VPN et de la communication officielle
L’un des points les plus accablants de sa tribune concerne l’incohérence du pouvoir. Alors que les citoyens ordinaires sont coupés du monde, les autorités continuent de parader sur Facebook et X. Les Gabonais les plus aisés, équipés en VPN, continuent d’accéder aux réseaux exactement comme avant tandis que les canaux officiels continuent d’utiliser ces mêmes réseaux pour communiquer. Comptes rendus de réunions ministérielles ou descentes de terrain triomphales continuent de défiler sur ces plateformes jugées « toxiques ».
Pour l’ancien ministre, cette contradiction est un aveu : « Pour quel public publie-t-il sur des réseaux prétendument inaccessibles ? Il ne s’adresse pas à un mur. Il ne crie pas dans le vide. » Cela ne laisse que deux options : un régime « cynique » qui punit les pauvres, ou un régime « incompétent » qui ne maîtrise pas ses propres outils.
Le « signal du réel » perdu
Derrière la technique, Ali Akbar Onanga voit une tentative désespérée de masquer la crise sociale : les 4 700 milliards de francs CFA d’emprunts sans résultats, les grèves des enseignants et la précarité croissante. « La grogne sociale n’est pas une déstabilisation, c’est un diagnostic. C’est le thermomètre que l’on fracasse parce que la fièvre est trop haute pour être assumée », écrit-il.
En rappelant qu’Ali Bongo Ondimba n’a jamais coupé le réseau malgré quatorze ans d’attaques virulentes — une « grandeur d’âme politique » qu’il oppose à la fébrilité actuelle — Ali Akbar Onanga exige le rétablissement immédiat de la connexion.
Sa conclusion sonne comme un avertissement historique : « Quand un régime coupe le réseau, c’est qu’il a perdu le signal du réel. Et un pouvoir qui a perdu le signal du réel n’a plus les moyens de gouverner, il n’a plus que la force. Or, la force sans légitimité ni cohérence morale n’est que le masque d’une défaite annoncée. »










