Sur les étals de Mont-Bouët, la banane plantain vient souvent du Cameroun, le poulet du Brésil, l’oignon des Pays-Bas. Le Librevillois qui remplit son panier fait ses courses sur trois continents sans y penser. L’habitude est si ancienne qu’elle ne se remarque plus. Elle coûte pourtant au pays près de 550 milliards de FCFA par an, de quoi nourrir une population entière avec le travail des autres.
Le Gabon n’a pourtant jamais cessé d’essayer. Tout remonte à 1976, à Port-Gentil, avec la naissance d’AGRIPOG. La société démarre modestement, un capital de 120 millions de FCFA et une idée déjà ancienne : produire local pour dépendre moins de l’étranger. L’expérience tient. En 1990, AGRIPOG commercialise près de 400 tonnes de légumes et 64 tonnes de fruits, et envoie chaque semaine vers Libreville un camion de cinq tonnes, parfois deux.
Elle produit, elle livre, et pourtant la capitale reste nourrie de l’extérieur. Cette année-là, les circuits routiers nationaux n’apportent à Libreville que 9 327 tonnes de vivres, 300 tonnes de légumes, 280 de fruits. Le reste arrive par bateau et par avion, d’ailleurs. AGRIPOG a réussi sans parvenir à changer la structure d’un marché déjà accroché à l’importation. Le pays vient de découvrir ce qu’il redécouvrira dix fois : produire ne suffit pas.
La suite ressemble à une boucle. Une production existe, mais elle reste trop faible. Des terres sont disponibles, mais on ne les exploite pas. Des tracteurs arrivent, l’entretien ne suit pas. On accompagne des producteurs, puis le crédit fait défaut, la route manque, la transformation n’existe pas. Le programme ralentit. Un autre le remplace, avec un nom neuf et la promesse ancienne.
L’IGAD cherche à sortir de cette ornière. Créé en 1992 par l’État et Elf Gabon, il parie moins sur la grande exploitation que sur le producteur qu’on structure et qu’on accompagne. De cette approche naîtront le PADAP puis le PRODIAG, l’expérience la plus éclairante de toute la série, parce que ses comptes ont été tenus jusqu’au bout. Le programme mobilise environ 13,1 milliards de FCFA, financés à 80 % par l’Agence française de développement. Il vise 1 090 unités de production et 13 600 tonnes par an. En 2017, l’IGAD revendique 1 022 exploitations, quelque 12 500 tonnes, près de 4 milliards de chiffre d’affaires. La démonstration est double. Un programme peut atteindre ses objectifs, et pourtant ne rien changer à l’échelle du problème national.
C’est cette échelle qui devient l’obsession d’Ali Bongo Ondimba. Le président en fait l’un des marqueurs de son règne, celui des grands hectares et des annonces à plusieurs zéros. En décembre 2014, le lancement de GRAINE change le registre du discours. On ne parle plus d’accompagner quelques exploitants, mais de transformer la place de l’agriculture dans l’économie. Les chiffres annoncés donnent le vertige : plus de 200 000 hectares en cinq ans, 3 000 kilomètres de pistes, 1 600 villages raccordés, 30 000 familles réunies en coopératives. GRAINE devient la vitrine agricole de l’ère Bongo, celle qu’on montre aux bailleurs et qu’on cite dans les meetings.
La réalité met du temps à suivre, et n’y parvient jamais tout à fait. En 2015 et 2016, on aménage 1 500 hectares. Fin 2018, un peu plus de 7 000, pour 16 000 petits exploitants inscrits dans près de 800 coopératives. Le Trésor français qualifie le bilan de « mitigé ». Les obstacles s’accumulent, du foncier au crédit, des coopératives difficiles à monter aux éléphants qui ravagent les plantations, jusqu’aux récoltes qu’on ne sait ni transformer ni écouler.
Un épisode résume l’ensemble. GRAINE devait produire du manioc pour le marché national. Fin 2018, Libreville en manque. SOTRADER doit organiser des convois d’urgence, seize tonnes remontées de Ndendé, Tchibanga et Oyem, huit autres acheminées depuis Franceville. Le programme conçu pour nourrir le pays court après le tubercule qu’il devait faire pousser. Il faut se souvenir de cette scène. Elle dit tout de la distance entre les plans et les assiettes.
Il serait pourtant injuste de résumer GRAINE au mot d’échec. Le programme a été repensé, relancé, soutenu par la Banque africaine de développement. Ce que ses chiffres racontent, c’est surtout une question de rythme. Plus de 200 000 hectares promis en 2014, un peu plus de 7 000 aménagés quatre ans plus tard. Entre l’ambition affichée et la production réelle, le fossé se passe de commentaire.
Derrière GRAINE avance une autre structure, SOTRADER. Née en mars 2015 du mariage entre l’État, majoritaire à 51 %, et Olam, à 49 %, elle devait être le bras opérationnel du programme. Son existence sera plus courte que la promesse qu’elle portait. Dès janvier 2019, elle se scinde en deux entités, l’une adossée à la Caisse des dépôts, l’autre à Olam. Créée pour combattre la pénurie de manioc, elle disparaît sous sa forme initiale avant d’avoir gagné cette bataille. En 2024, les autorités de la Transition retrouvent ses fermes, ses actifs, et une longue liste de questions restées sans réponse.
Pendant ce temps, l’État s’attaque à un autre verrou, le foncier. En février 2021, dans les dernières années du règne d’Ali Bongo, la FAO annonce cinq zones agricoles à forte productivité et 55 000 hectares octroyés au ministère de l’Agriculture. Le chiffre est impressionnant, mais il faut savoir le lire. Cinquante-cinq mille hectares affectés ne sont pas cinquante-cinq mille hectares cultivés. Une superficie inscrite dans un décret n’a jamais nourri personne, et un hectare cadastré ne produit pas une seule tonne de manioc tant que personne ne le travaille. C’est dans cet écart, entre la carte et le champ, que se perd depuis un demi-siècle une bonne part du débat public.
Le coup d’État du 30 août 2023 met fin au règne d’Ali Bongo, mais pas à cette histoire. Le nouveau pouvoir hérite de tout, GRAINE, SOTRADER, les ZAP, les fermes et les dettes. Et il en fait une bannière. Le général Brice Clotaire Oligui Nguema place la souveraineté alimentaire au premier rang de ses priorités, la promet dans ses discours, la met en scène sur le terrain. Le mot d’ordre est martelé. Reste à voir si la méthode change.
Elle ne change pas. En moins de trois ans, le portefeuille de l’Agriculture a connu trois titulaires. Jonathan Ignoumba l’a tenu de septembre 2023 à janvier 2025, avant de rejoindre les Transports avec, de son propre aveu, un goût d’inachevé et « beaucoup de pincement ». Adette Polo épouse Panzou lui a succédé durant l’année 2025. Pacôme Kossy occupe le poste depuis janvier 2026. Trois ministres, et deux agences créées puis défaites, la SAEG en 2024, AGROPAG en 2026. Le régime qui reprochait à l’ancien système son inconstance en a repris la valse, en accéléré. Et l’argent lui-même reste à quai. En 2024, le taux d’exécution des investissements agricoles sur ressources propres n’a pas dépassé 4 %. Les crédits sont votés, ils ne sont pas dépensés.
C’est dans ce contexte qu’arrive AGROPAG. La Société agropastorale du Gabon se présente comme l’outil enfin capable de porter la souveraineté alimentaire, l’industrialisation, la fin des importations. Elle revendique plus de 5 000 hectares sous gestion, 1 200 emplois, un cap fixé à 2035, l’année où le Gabon deviendrait exportateur net. Sur le papier, elle relie ce qui a toujours manqué aux autres : la production, la transformation, la logistique et les marchés réunis dans une même main.
Elle naît d’une réforme. Le 26 février 2026, le Conseil des ministres dissout la SAEG, cette Société d’agriculture et d’élevage créée par ordonnance en septembre 2024 et ratifiée en janvier 2025. Un an et quelques mois d’existence, et un motif clair, l’insuffisance de résultats. L’actif comme le passif basculent de plein droit vers AGROPAG, dotée de deux milliards de FCFA pour démarrer. Et le même directeur général reprend les commandes. Celui qui pilotait la structure jugée sans résultats hérite de celle qui doit en produire.
Ntoum en garde une image d’archive. Le 4 février 2025, le président Brice Clotaire Oligui Nguema y pose chapeau vissé sur la tête, un veau au biberon, entouré de volailles et de son Premier ministre d’alors, Raymond Ndong Sima. Les photos serviront la campagne présidentielle, celles d’un Gabon qui produit et sait se nourrir. Un an et demi plus tard, le décor a changé. Sur les sites, la trésorerie est à sec, la logistique manque, les salaires tardent et une partie du personnel s’en va.
Le plus dur ne vient pas de l’opposition, mais de l’intérieur. Fin juillet 2026, dans une vidéo largement partagée, Raymond Ndong Sima, devenu président du conseil d’administration d’AGROPAG, lâche ce que personne n’osait dire tout haut. « Agropag est en train de mourir », déclare-t-il, invitant chacun à vérifier sur les sites et auprès des dirigeants. Il raconte cinq conseils d’administration en trois mois, et des décisions systématiquement écartées par la direction générale. Puis il annonce son retrait, pour ne pas être, dit-il, le problème. L’homme installé pour redresser l’outil constate publiquement son agonie. On a rarement vu aveu plus net.
Les chiffres d’AGROPAG méritent donc le même examen que ceux de ses aînés. Cinq mille hectares sous gestion ne disent pas combien produisent réellement. Mille deux cents emplois ne disent pas combien de tonnes sortent des fermes, ni combien sont transformées sur place. Ce sont des chiffres de structure, pas encore des chiffres de récolte.
Car la souveraineté ne se lit pas dans les ordonnances, elle se vérifie au marché. Et le marché reste implacable. La production locale couvre moins de 20 % des besoins alimentaires du pays. La viande est importée à 96 %, la volaille à plus de 90 %. Le poulet surgelé coûte à lui seul près de 65 milliards de FCFA par an, le riz 41 de plus. Bout à bout, ces achats dessinent la facture de 550 milliards par laquelle commence cette histoire.
Reste à savoir de quoi AGROPAG hérite vraiment. Juridiquement, elle ne reprend que la SAEG. Les terres de GRAINE, les fermes de SOTRADER, les hectares des ZAP relèvent d’autres régimes et d’autres bilans, souvent jamais soldés. Son véritable héritage est ailleurs, dans ce demi-siècle d’expériences, de demi-réussites et d’erreurs qu’il faudrait cette fois éviter de rejouer.
Le pays a fixé un rendez-vous à cet héritage. À compter du 1er janvier 2027, le Gabon entend interdire l’importation de poulet de chair pour forcer la production locale. La date est proche, cinq mois à peine. Depuis, la structure censée relever le défi est décrite par son propre président comme mourante. A cette allure, lil se peut que la question ne serait donc plus de savoir si le Gabon produira son poulet en janvier prochain, mais de combien de mois, ou d’années, cette date sera repoussée, comme l’ont été tant d’autres avant elle.







