Le constat qui pousse à l’action est brutal. Chaque année, le pays dépense environ 42 milliards de francs CFA pour importer un aliment que ses terres pourraient théoriquement produire en abondance. Une facture que les crises mondiales successives ont rendu encore plus douloureuse, rappelant à quel point une économie tributaire des marchés extérieurs reste exposée aux moindres turbulences logistiques ou géopolitiques.
Des partenaires asiatiques aux premières loges
Pour renverser cette tendance, Libreville a choisi de s’appuyer sur deux acteurs dont l’expertise rizicole n’est plus à démontrer. La JICA japonaise et l’organisation coréenne KAFACI ont multiplié les missions sur le terrain, accompagnant coopératives et chercheurs gabonais dans le déploiement de méthodes culturales modernes et le développement de variétés adaptées au climat local.
Les résultats commencent à être tangibles. Trois variétés de riz — baptisées Cheyi, Moukafaci et Mboma — ont été homologuées et sont désormais cultivées comme références nationales. Sur plusieurs sites répartis à travers le pays, les rendements progressent grâce au Système de Riziculture Intensive, une approche qui optimise la production tout en économisant l’eau et les intrants.
Les experts des deux pays se rejoignent sur un point : les bases scientifiques et humaines sont là. Ce n’est plus un problème de savoir-faire.
Des producteurs formés, mais livrés à eux-mêmes
Sur le terrain, la réalité est plus nuancée. Des producteurs dûment formés conduisent aujourd’hui des parcelles de la variété Cheyi. Mais une fois la formation terminée, ils se heurtent à un marché local qui ne leur offre presque rien. Les équipements manuels et mécaniques font cruellement défaut, et les facteurs de production — semences certifiées, engrais, produits phytosanitaires — restent difficiles d’accès, voire introuvables localement. Travailler la terre dans ces conditions relève souvent de l’exploit personnel plutôt que d’une dynamique agricole structurée.
La pénibilité du travail demeure un frein réel. Sans mécanisation minimale, les rendements stagnent et les vocations s’éteignent. Former des riziculteurs sans leur garantir les moyens de produire revient à construire une maison sans en poser les fondations.
La SNDR, un document stratégique qui attend d’être activé
Pourtant, les outils existent. Le Gabon dispose d’une Stratégie Nationale de Développement Rizicole — la SNDR — document validé techniquement par l’ensemble des ministères concernés ainsi que par la FAO. Ce cadre de référence trace une feuille de route cohérente pour structurer la filière sur le long terme. Mais sa mise en œuvre effective reste la condition sine qua non pour que les efforts consentis jusqu’ici s’inscrivent dans une logique durable plutôt que de s’essouffler en initiatives éparses.
Les acteurs du secteur appellent l’État à franchir ce pas décisif : traduire les engagements stratégiques en actes concrets, en mobilisant les ressources et les mécanismes prévus par ce document qui n’attend que d’être pleinement activé.
L’obstacle du passage à l’échelle
Le véritable défi est là. Passer de parcelles expérimentales prometteuses à une industrie agricole capable d’alimenter des millions de Gabonais exige des investissements massifs que la formation seule ne peut pas combler. Les coopératives réclament des machines, des systèmes d’irrigation, des infrastructures de stockage et des routes praticables pour acheminer les récoltes. Sans cette chaîne complète, les succès locaux risquent de rester des vitrines sans lendemain.
L’exemple de l’Office du Niger, au Mali, est souvent cité en référence. Ce modèle d’aménagement foncier a permis au pays d’atteindre un taux d’autosuffisance rizicole supérieur à 70 %. Le Gabon, qui dispose lui aussi de vastes terres agricoles encore inexploitées, pourrait s’en inspirer pour structurer ses propres bassins de production, à condition que l’État s’engage résolument dans leur aménagement.
Une filière, des dizaines de métiers
Au-delà de la production elle-même, c’est tout un écosystème économique qui reste à construire — et avec lui, une réponse concrète au chômage des jeunes. La filière rizicole est en réalité un vivier d’opportunités entrepreneuriales encore largement sous-exploitées au Gabon.
Des agri-multiplicateurs aux entreprises semencières, des riziers spécialisés dans la post-récolte aux transformateurs capables de produire farine, huile, vins de riz, compost ou valoriser la paille, en passant par les transporteurs, les artisans fabricants d’outils, les réparateurs de matériel ou encore les sociétés de distribution d’équipements mécanisés — c’est une chaîne de valeur entière qui peut générer des emplois à chaque maillon.
Poursuivre et élargir les formations aux métiers rizicoles n’est donc pas un luxe pédagogique. C’est un investissement dans la construction d’une classe entrepreneuriale agricole nationale, capable de faire vivre la filière de l’intérieur.
Un symbole qui dépasse le bol de riz
Le gouvernement s’est fixé un cap : réduire de moitié les importations alimentaires d’ici 2030. Un objectif qui engage bien plus que la filière rizicole. Il s’agit en réalité d’un test grandeur nature de la capacité du Gabon à diversifier une économie trop longtemps adossée aux seuls hydrocarbures.
Ce virage agricole porte en lui une signification politique profonde. Un pays qui produit sa nourriture choisit ses dépendances. Et dans le contexte actuel d’instabilité des marchés mondiaux, cette liberté a un prix que Libreville semble désormais prêt à payer — à condition de tenir ses promesses jusqu’au bout du sillon.







