Sur le tarmac puis dans les rues de la capitale, la foule était au rendez-vous. Massés le long du cortège, des Librevillois venus par curiosité autant que par attachement ont réservé à Félix Tshisekedi ce fameux « bain de foule » qui, en Afrique centrale, en dit souvent plus longtemps sur l’état d’une relation entre deux peuples que n’importe quel communiqué. Le président congolais s’y est prêté sans se dérober, saluant, serrant des mains, absorbant la chaleur, au sens propre comme au figuré, d’un accueil populaire qui a donné le ton de la journée.
De cette liesse de rue, le cortège présidentiel a gagné un lieu plus recueilli : le Mémorial Léon Mba, tout juste rénové la veille, comme si Libreville avait tenu à offrir à son hôte un écrin digne de l’histoire qu’il s’apprêtait à honorer. Devant la stèle du père de l’indépendance gabonaise, Félix Tshisekedi a déposé une gerbe de fleurs, découvert le récit de la vie du premier président du pays, puis écouté l’hymne aux morts résonner, bref instant de silence et de gravité au milieu d’une journée par ailleurs festive. Il a achevé la visite en signant le livre d’or, geste protocolaire mais chargé, celui par lequel un dirigeant étranger inscrit, noir sur blanc, sa partie dans la mémoire d’une nation qui n’est pas la sienne.
Une visite qui s’inscrit dans le tempo des 66 ans d’indépendance
Rien, dans ce déplacement, n’est tout à fait improvisé. Libreville s’apprête à célébrer, le 17 août, le 66e anniversaire de son indépendance, proclamée en 1960, et la capitale gabonaise s’est muée depuis plusieurs jours en carrefour diplomatique. Après Félix Tshisekedi, un autre chef d’État est attendu : le général Horta N’Tam, président de la transition en Guinée-Bissau, qui doit arriver le 18 août. Deux visites, deux contextes bien différents, mais un même objectif affiché par la présidence gabonaise : « renforcer les relations bilatérales et la coopération » avec ses partenaires du continent.
C’est ce samedi 16 août, au palais présidentiel, que les choses sérieuses commencentont véritablement, avec un entretien entre les deux chefs d’État dont le communiqué officiel ne dévoile pas encore l’ordre du jour. Dossiers économiques, sécurité régionale, coopération au sein de la CEEAC : les intitulés possibles ne manquent pas, et c’est précisément ce silence protocolaire qui, à Libreville comme à Kinshasa, nourrit déjà les spéculations des chancelleries.
Une amitié qui se construit visite après visite
Car ce séjour n’a rien d’un premier contact. Fin juillet déjà, Félix Tshisekedi foulait le sol gabonais, en visite privée cette fois, et Brice Clotaire Oligui Nguema lui faisait alors visiter, presque en guide personnel, les grands chantiers dont il a fait la vitrine de son mandat : la Baie des Rois, la Tour de Libreville, la Cité Émeraude, ou encore le musée Omar Bongo Ondimba, aménagé au cœur du Palais des Congrès. Le président congolais en était visiblement impressionné. « Les impressions sont excellentes. C’est ce qu’il faut pour que l’Afrique se transforme et se modernise », avait-il confié, saluant des « modèles à suivre » et plaidant pour un développement du continent qui se prouve « par des réalisations concrètes plutôt que par la théorie seule ».
Les deux hommes s’étaient également recroisés, dans un tout autre registre, à l’occasion d’un mariage très médiatisé célébré à Libreville, aux côtés du président congolais Denis Sassou Nguesso. De ces rendez-vous égrenés au fil des dernières semaines se dessine une relation qui déborde le seul cadre protocolaire, faite de visites qui s’enchaînent presque naturellement, comme entre voisins qui ont pris l’habitude de se recevoir.
Deux trajectoires, une même quête de stabilité
Cette proximité affichée n’efface pas les réalités, bien différentes, que traversent les deux pays. À Libreville, Brice Clotaire Oligui Nguema a conduit depuis son élection en avril 2025 un processus de normalisation institutionnelle, trois ans après le coup d’État militaire d’août 2023 qui avait mis fin au long règne de la famille Bongo. À Kinshasa, Félix Tshisekedi, réélu en décembre 2023 pour un second mandat, doit lui composer avec une insurrection armée qui continue d’endeuiller l’est du pays, où le groupe M23 poursuit son avancée.
C’est peut-être là que cette visite prend tout son sens : dans un continent où chaque capitale porte ses propres fragilités, la multiplication des rencontres entre Tshisekedi, Oligui Nguema et Sassou Nguesso dit la volonté, par défaut de certitudes, de resserrer les rangs entre voisins d’Afrique centrale, tous membres de la CEEAC. Aucun accord n’a pour l’heure été annoncé à l’issue de cette première journée à Libreville. Mais l’image, elle, est déjà là : celle d’un chef d’État congolais recueillie devant la mémoire d’un père fondateur gabonais, comme un rappel que les indépendances, sur ce continent, se sont souvent gagnées ensemble, et qu’elles se célèbrent aujourd’hui encore en famille.







