Une indépendance que Libreville n’avait pas vraiment réclamée
Pour comprendre la tension qui règne dans les jours précédant la proclamation, il faut remonter deux ans en arrière. En septembre 1958, le référendum instituant la Communauté franco-africaine voulue par le général de Gaulle est massivement approuvé au Gabon — plus de 90 % de « oui », à l’exception notable de la province du Nyanga. Le pays devient alors une « République autonome » au sein de cet ensemble, et Léon M’ba, chef du Bloc démocratique gabonais (BDG), en prend la présidence du conseil de gouvernement.
Mais M’ba ne rêve pas d’indépendance. Dès octobre 1958, son gouvernement envoie une dépêche Louis Sanmarco à Paris pour demander, au nom du Gabon, le statut de département français à part entière — sur le modèle antillais. La réponse du ministre de la France d’outre-mer est cinglante : « Allez, indépendance comme tout le monde ! » De Gaulle lui-même juge qu’un Gabon durablement arrimé à la métropole serait un fardeau que la France ne peut plus se permettre. Le message est sans appel : l’émancipation sera accordée, qu’on la désire ou non. C’est dans ce rapport de force inversé — un pays sommé de prendre une souveraineté qu’il n’a pas franchement demandée — que s’engagent, dans les mois qui suivent, les derniers préparatifs qui mèneront au 17 août 1960.
Debré pose ses conditions
Le 28 mai 1960, l’Assemblée législative gabonaise mandate enfin le gouvernement M’ba pour négocier formellement la souveraineté du pays. S’ouvre alors une course contre la montre diplomatique entre Libreville et Paris, où se joue moins la question du principe — l’indépendance est actée — que celle de son prix. Le 15 juillet 1960, un mois tout juste avant la date fatidique, le Premier ministre français Michel Debré adresse à M’ba une lettre dont la formule résume l’esprit de toute la manœuvre : « On vous donne l’indépendance à condition que l’État […] s’engage à respecter les accords de coopération. » Défense, monnaie, matières premières, présence militaire : les fameux accords de coopération franco-gabonais, dont les grandes lignes se verrouillent dans les toutes dernières semaines avant le 17 août, garantissent à la France le maintien de tous les leviers stratégiques dans un pays dont on commence tout juste à soupçonner les richesses en manganèse, en bois précieux et, bientôt, en pétrole et en uranium. L’indépendance qui se prépare à Libreville n’est pas une rupture : c’est un changement d’habillage juridique soigneusement étudié pour ne rien changer à l’essentiel.
Foccart, l’homme qui aurait dû être là
Le nom qui plane sur ces derniers jours, davantage encore que celui de De Gaulle, est celui de Jacques Foccart, le conseiller aux affaires africaines et malgaches de l’Élysée, architecte discret de ce qui deviendra la « Françafrique ». C’est lui qui, depuis Paris, supervise l’ensemble du dossier gabonais — un territoire qu’il tient pour l’un des plus précieux du pré carré français en Afrique centrale, en raison de ses ressources minières et de la fidélité déjà éprouvée de M’ba. Or, le soir du 16 août, Foccart est souffrant et ne peut faire le déplacement à Libreville. Il se fait représenter par son collaborateur Alain Plantey. L’absence est presque anecdotique, mais elle rappelle une réalité plus crue : l’essentiel du pouvoir ne se joue pas sur l’estrade officielle de Libreville, mais dans les télégrammes et les arbitrages qui se poursuivent, sans interruption, depuis l’Élysée.
Une opposition déjà mise sur la touche
Pendant que les derniers arbitrages se négocient à distance, une autre bataille, plus discrètement, se joue à Libreville même : celle du futur visage institutionnel du jeune État. Face à M’ba, l’avocat et ancien député Jean-Hilaire Aubame, chef de l’Union démocratique et sociale gabonaise (UDSG), plaide depuis des années pour un régime parlementaire qui placerait les institutions au-dessus de l’homme fort du moment — une manière à peine voilée de mettre en garde contre les penchants autoritaires de son rival, qu’il n’a jamais hésité à qualifier de simple relais des intérêts parisiens. M’ba, à l’inverse, veut un exécutif fort, taillé à sa main. Dans ces 72 heures où tous les regards se tournent vers la cérémonie à venir, cette ligne de fracture reste largement invisible aux yeux du public — mais elle est déjà connue des services français, qui savent M’ba disposer à museler ses opposants dès que l’indépendance sera acquise. De fait, quatre mois plus tard à peine, en novembre 1960, M’ba décrétera l’état d’urgence, fera arrêter huit responsables de l’opposition et dissoudra l’Assemblée nationale, avant de se faire réélire en 1961 comme candidat unique. Le schéma qui se prépare en coulisses à la mi-août 1960 annonce déjà celui du coup d’État de février 1964 — et de l’intervention militaire française qui remettra M’ba au pouvoir.
Minuit, Libreville
Reste la cérémonie elle-même, point d’orgue de ces trois journées de tension feutrée. Dans la nuit du 16 au 17 août, la délégation française est conduite par André Malraux, ministre d’État chargé des Affaires culturelles, dont la présence — plus littéraire que politique — donne à l’événement un vernis de grandeur qu’un simple haut-fonctionnaire n’aurait pas offert. À 00h15, Léon M’ba proclame l’indépendance de la République gabonaise et s’adresse à la France, dans son allocution, sa « gratitude profonde ». Malraux lui répond par une formule calibrée pour rassurer autant que pour rappeler qui reste, en pratique, le partenaire dominant : « La France demeure à ses côtés. » Au-dessus de l’assemblée flotte le nouveau drapeau vert, jaune et bleu du Gabon, tandis que résonne pour la première fois en tant qu’hymne officiel « La Concorde », un chant composé dès 1958 par Georges Damas Aleka : même les symboles de la souveraineté gabonaise avaient été mis en chantier bien avant que le pays ne soit effectivement libre de les choisir.
Ce que ces 72 heures annoncent déjà
Avec le recul, ces trois journées d’août 1960 ressemblent moins à une rupture qu’à une passation soigneusement organisée. Paris pousse vers la sortie d’un territoire qu’il juge trop coûteux à administrer directement, tout en verrouillant par contrat les leviers qui comptent vraiment. À Libreville, un chef de gouvernement qui aurait préféré rester dans le giron français choisit, faute d’alternative, de devenir le meilleur élève de cette indépendance sous tutelle. L’opposition, elle, est déjà tenue à l’écart des arbitrages. Et en toile de fond, un homme absent de la cérémonie, Jacques Foccart, pèse pourtant sur chaque décision qui compte. Le Gabon indépendant naît cette nuit-là avec les traits qui marqueront les décennies suivantes : une souveraineté réelle sur le papier, une dépendance structurelle dans les faits, et un pouvoir personnel que rien, dans ces 72 heures, n’a sérieusement cherché à contenir.







