L’assistance, composée de proches, de lecteurs, d’universitaires, de curieux et d’amateurs de spiritualité, écoutait dans un silence presque religieux. Certains tenaient déjà entre leurs mains Sibyllus, un ouvrage de quatre-vingts pages à la couverture rose, que son auteur présente moins comme une œuvre littéraire que comme un recueil de révélations reçues.
Assis derrière une table où s’empilaient les exemplaires destinés à la dédicace, vêtu d’un ensemble blanc immaculé et coiffé d’un turban assorti, Jean Paul Moumbembé installait d’emblée son auditoire dans un univers où les frontières entre métaphysique, anthropologie sacrée et récit initiatique disparaissent : « Je confesse et j’affirme avoir reçu le manuscrit de Sibyllus et Telom, les deux créateurs des six premiers hommes, sous la surface de la terre », déclare-t-il.
Pour l’auteur, le texte ne relève pas de la création littéraire au sens classique du terme. Il affirme n’avoir fait que retranscrire un savoir reçu de forces supérieures. Tout au long de son intervention, il revient sur cette idée fondamentale : il ne serait pas l’auteur du message, mais son dépositaire.
L’ouvrage développe une cosmogonie singulière. Selon les révélations qu’il affirme avoir reçues, les premiers hommes n’auraient pas été Adam et Ève mais six êtres créés directement par Sibyllus et Dieu. Trois couples auraient ainsi vu le jour : un couple noir, un couple blanc et un couple mixte à la peau « vert-olive ».
« Nous ne sommes pas créés. Nous sommes procréés », insiste-t-il.
Les six premiers hommes, appelés les Gujis, auraient d’abord vécu dans le sous-sol terrestre avant d’être installés en Éthiopie autour d’un arbre primordial nommé Guji. Ils auraient été instruits par des êtres souterrains appelés « cobras impérators », gardiens des secrets de la Terre depuis des milliards d’années.
À mesure que le récit progresse, le public découvre une architecture du monde extrêmement élaborée. La Terre y apparaît divisée entre le sol et le sous-sol, peuplée d’entités invisibles, tandis que l’humanité se décline en plusieurs catégories : l’humanité créée, l’humanité procréée et une future humanité synthèse.
C’est précisément en évoquant cette dernière que Jean Paul Moumbembé formule l’annonce qui retiendra l’attention de l’assistance.
« Il y aura une fin du monde, c’est-à-dire la fin de l’homme. C’est bientôt. Curieusement, c’est le 30 mai 2073. »
L’auteur précise immédiatement qu’il ne s’agit pas de la destruction de la planète mais de la disparition de l’humanité actuelle au profit d’une nouvelle étape de l’évolution spirituelle : « D’autres seront déjà morts, sauf moi. D’autres seront en vie. »
Dans la logique développée par Sibyllus, cette transition donnerait naissance à une « humanité synthèse » composée de 2 073 êtres appelés à rejoindre une nouvelle dimension vibratoire hors de la Terre.
L’annonce provoque quelques regards étonnés dans l’assemblée, mais aucune contestation ouverte. Chacun semble comprendre qu’il ne se trouve pas dans une conférence scientifique ni dans une présentation académique, mais dans un espace où le langage de la révélation prévaut sur celui de la démonstration.
L’écrivain va plus loin encore en exposant sa théorie des cinq sortes d’âmes, de la réincarnation en sept cycles de vie totalisant 777 années d’existence et des liens permanents entre les vivants, les ancêtres et les forces invisibles qui gouverneraient le destin humain : « Parmi vous, il y a des ancêtres qui sont là, mais nous ne le savons pas », affirme-t-il.
À plusieurs reprises, Jean Paul Moumbembé invite ses auditeurs à vérifier eux-mêmes ses affirmations par l’expérience spirituelle.
« Chacun de vous, s’il est mystique, pourra le vérifier. »
Cette invitation constitue sans doute la clé de lecture de Sibyllus. L’ouvrage ne cherche pas à convaincre par la preuve. Il propose une autre manière d’appréhender le réel, fondée sur l’intuition, les révélations, les rêves et le dialogue avec l’invisible.
Qu’on y voie une cosmologie alternative, un texte prophétique, une méditation métaphysique ou une œuvre relevant de la littérature ésotérique, Sibyllus s’inscrit à contre-courant des productions intellectuelles contemporaines. Il témoigne d’une permanence des imaginaires spirituels africains et d’une volonté assumée de réinterpréter l’origine et le destin de l’humanité.
Au terme de la rencontre, les lecteurs se pressent autour de l’auteur pour obtenir une dédicace. Les conversations se poursuivent sous le chapiteau. Certains discutent des révélations évoquées. D’autres sourient avec scepticisme.
Mais tous repartent avec la certitude d’avoir assisté à une présentation peu ordinaire.
Car ce samedi de mai, au quartier Charbonnage, Jean Paul Moumbembé n’a pas seulement lancé un livre. Il a fixé une date à la fin du monde.










