Pour comprendre l’enjeu, il faut d’abord savoir ce qu’est SYSTAC. Ce n’est pas une application que le grand public utilise directement, mais l’infrastructure qui, chaque jour, compense les opérations entre banques : quand un client d’Ecobank Libreville envoie de l’argent à un client d’UBA Douala, ce n’est pas la BEAC qui déplace physiquement les fonds transaction par transaction. Les établissements se transmettent leurs créances et leurs dettes réciproques via SYSTAC, qui calcule un solde net, avant que celui-ci soit réglé une fois par jour dans le grand système de paiement à montants élevés de la BEAC, appelé SYGMA.
La première version de SYSTAC datait de 2007-2009, année de son déploiement progressif dans les six capitales de la zone. Presque vingt ans plus tard, ses limites étaient devenues évidentes : architecture éclatée pays par pays, procédures jugées peu transparentes, délais parfois longs pour traiter les rejets d’opérations, et surtout une incapacité à absorber la révolution des paiements survenue depuis, notamment la monnaie électronique et le mobile money, aujourd’hui omniprésents dans les usages en Afrique centrale.
Pourquoi la BEAC change de système
La réforme n’est pas improvisée. Elle est l’aboutissement d’un chantier lancé dès 2022-2023, mené avec le prestataire technologique ProgressSoft en association avec les banques et les établissements de microfinance de la sous-région, pour un développement étalé sur près de quatre ans. L’objectif affiché par la banque centrale est de doter la CEMAC d’un système « plus performant, plus sûr et conforme aux meilleurs standards internationaux ».
Trois raisons principales expliquent ce changement. D’abord, la mise aux normes internationales : SYSTAC 2 adopte le format ISO 20022, la norme désormais utilisée par la plupart des grandes places financières mondiales pour la messagerie des transactions, qui permet de faire circuler davantage d’informations avec chaque paiement (motif, référence, identité du bénéficiaire) et facilite l’interopérabilité avec les systèmes étrangers. Ensuite, la sécurité et la lutte contre le blanchiment de capitaux : face à la multiplication des acteurs du paiement — fintechs, opérateurs de mobile money, établissements de monnaie électronique — et aux exigences croissantes des régulateurs internationaux en matière de traçabilité, l’ancienne architecture, plus fragmentée, exposait à davantage de failles. Enfin, la modernisation générale de l’écosystème : Yvon Sana Bangui, gouverneur de la BEAC, a résumé la démarche en expliquant que l’institution entend « affronter avec sérénité et détermination les mutations profondes de notre écosystème » des paiements.
Ce que SYSTAC 2 change concrètement
Sur le plan technique, la nouvelle plateforme repose sur une architecture centralisée et entièrement en ligne, organisée autour de trois modules. Le premier assure la compensation automatisée des opérations, avec un compartiment central géré par la BEAC et des compartiments propres à chaque établissement participant. Le second est un module de gestion des litiges, censé accélérer le traitement des contestations et des rejets, l’un des points faibles régulièrement pointés dans l’ancien système. Le troisième, un module de paiements instantanés, n’est pas encore activé : son déploiement est annoncé pour une phase ultérieure, et c’est probablement lui qui aura, à terme, l’impact le plus visible pour le grand public.
Pour les professionnels : banques, trésors publics, entreprises
Les premiers concernés sont les établissements de crédit, les établissements de microfinance, les trésors publics nationaux et, plus largement, les prestataires de services de paiement et les fintechs de la sous-région. Pour ces acteurs, SYSTAC 2 signifie une compensation plus rapide et plus fiable des chèques, virements, prélèvements et opérations par carte, un suivi renforcé des transactions et une gestion plus efficace des différends inter-bancaires. Les groupes bancaires présents dans plusieurs pays de la zone, comme les entreprises qui règlent régulièrement des fournisseurs situés dans un autre État de la CEMAC, devraient bénéficier d’une réduction des délais et d’une plus grande sécurité juridique sur leurs transactions transfrontalières. À plus long terme, l’intégration annoncée de la monnaie électronique et des virements instantanés dans le système ouvre la voie à une meilleure articulation entre les banques classiques et les opérateurs de mobile money, deux univers qui, jusqu’ici, communiquaient assez mal entre eux dans la zone CEMAC.
Pour l’usager au quotidien
Pour le client final — salarié, commerçant, ménage — le changement ne sera pas immédiatement visible dans l’application bancaire ou au guichet. SYSTAC 2 est une réforme de l’arrière-plan : elle ne modifie ni les numéros de compte, ni les cartes, ni les habitudes d’usage. Mais ses effets devraient, avec le temps, se faire sentir de trois manières. D’abord des virements et compensations inter-bancaires plus rapides, notamment pour les opérations qui transitent d’une banque à une autre ou d’un pays à un autre de la zone CEMAC, un point sensible pour les diasporas et les familles qui envoient de l’argent d’une capitale régionale à l’autre. Ensuite, un traitement plus rapide des incidents : en cas de rejet de chèque, d’erreur de virement ou de contestation d’une opération, le nouveau module de gestion des litiges doit raccourcir les délais de résolution, aujourd’hui souvent source de frustration pour les usagers. Enfin, une sécurité renforcée contre la fraude et les usages frauduleux, grâce à une architecture plus centralisée et mieux surveillée.
Ce que la réforme ne change pas encore
Il faut se garder d’un excès d’optimisme immédiat. Le module de paiement instantané, celui qui permettrait par exemple de recevoir un virement en quelques secondes plutôt qu’en un jour ou plus, n’est pas encore opérationnel : son calendrier précis n’a pas été communiqué. De même, l’articulation concrète avec les opérateurs de mobile money reste, à ce stade, une intention plus qu’une réalité technique déployée. La bascule complète des banques et des trésors publics vers la nouvelle plateforme prendra également du temps, comme c’est le cas pour toute migration d’infrastructure critique.
Une réforme qui s’inscrit dans un mouvement plus large
SYSTAC 2 n’est que la première pièce d’un chantier plus vaste de modernisation des systèmes de paiement de la CEMAC. La BEAC prépare également une nouvelle version de SYGMA, son système de règlement des paiements à montants élevés, attendue sous le nom de SYGMA V10. À terme, l’objectif de la banque centrale est de disposer d’une infrastructure de paiement unifiée, capable de traiter aussi bien les virements classiques que les paiements instantanés et la monnaie électronique, dans un même écosystème sécurisé et conforme aux standards internationaux. Pour les usagers gabonais et de l’ensemble de la sous-région, la vraie transformation du quotidien viendra sans doute moins de SYSTAC 2 lui-même que de ce qu’il rendra possible dans les prochaines années : des paiements plus rapides, une monnaie électronique mieux intégrée au système bancaire classique, et une zone CEMAC un peu plus connectée à elle-même.







