Le 15 juin, devant le Parlement réuni en congrès, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a critiqué publiquement la Centrale d’achat, pourtant présentée un an plus tôt comme l’instrument central de la lutte contre la vie chère. Évoquant une certaine supercherie dans les mécanismes de vente des denrées, il a demandé à son ministre de corriger et de revoir. L’aveu déplace le débat. La question n’est plus de savoir si l’État agit, mais pourquoi son action peine à se traduire dans les prix.
Une inflation faible, une cherté persistante
Les chiffres officiels ne décrivent pourtant pas une flambée des prix. Selon les données gouvernementales, l’inflation s’est établie en moyenne annuelle à 1,2 % en 2024, après 3,6 % en 2023, et la Banque mondiale la situait autour de 1,6 % au premier trimestre 2025. Ces niveaux, inférieurs à la norme communautaire de 3 % retenue dans la Cemac, traduisent une hausse des prix maîtrisée sur le papier.
L’écart avec le ressenti des ménages tient à la nature même de l’indicateur. Le taux d’inflation mesure le rythme de progression des prix d’une année sur l’autre, non leur niveau accumulé. Une inflation basse signifie que les prix montent lentement, pas qu’ils ont reculé. Après plusieurs années de hausses successives, le panier reste cher même lorsque la statistique se calme. S’y ajoute la composition de l’indice, qui reflète imparfaitement la consommation réelle des ménages les plus modestes, davantage exposés aux produits de première nécessité.
Un prix résulte d’une chaîne de coûts
Le prix d’un produit importé n’est pas un chiffre isolé, mais la somme d’une succession de coûts. Avant d’atteindre l’étal, un sac de riz supporte le prix payé au fournisseur, le fret maritime, le passage portuaire à Owendo, le transport intérieur, le financement du stock, les droits de douane et la marge du distributeur. Les leviers dont dispose le gouvernement, la fiscalité et le plafonnement, ne portent que sur une fraction de cet ensemble. L’essentiel de la formation du prix lui échappe.
Les limites de la mercuriale
La mercuriale fixe des prix maximaux, mais son efficacité dépend de la capacité à les faire appliquer. Dans un commerce de détail où l’informel occupe une place importante, ce contrôle reste difficile à assurer. Lorsque le plafond est inférieur au coût réel, les produits tendent à disparaître des circuits officiels. Lorsqu’il lui est supérieur, il n’a pas d’effet. L’outil agit sur le prix affiché sans modifier la structure de coûts qui le détermine.
À qui profite la baisse des taxes
La suspension de droits de douane ou de TVA constitue un allègement fiscal, mais rien ne garantit qu’il parvienne au consommateur. Ce que les économistes nomment l’incidence d’une taxe dépend de la structure du marché, non de l’intention du législateur. Dans un secteur d’importation et de distribution concentré entre quelques opérateurs, la baisse tend à être absorbée sous forme de marge plutôt que répercutée sur les prix. Le Trésor renonce alors à des recettes sans que le pouvoir d’achat en bénéficie. La TVA ramenée à 5 % sur les matériaux de construction procède de la même logique : elle profite d’abord aux acteurs de la filière, plus rarement au ménage acheteur.
La centrale d’achat en question
La Centrale d’achat reposait sur un principe défendable : mutualiser les commandes et réduire le nombre d’intermédiaires pour abaisser les prix à l’importation. Sa mise en œuvre soulève toutefois une difficulté récurrente pour ce type de structure, celle de devenir elle-même un intermédiaire supplémentaire, avec ses coûts de fonctionnement et ses circuits d’attribution. La critique formulée le 15 juin par le chef de l’État, qui a parlé de supercherie plutôt que d’instrument de régulation, confirme que le dispositif n’a pas produit les résultats attendus. Son efficacité dépendra de sa gouvernance.
Une dépendance structurelle aux importations
Ces mesures partagent une limite commune : elles portent sur les prix sans traiter leur cause principale, la dépendance du pays aux importations. Le Gabon consomme largement ce qu’il ne produit pas. Riz, blé, lait, viande et une partie des produits maraîchers proviennent de l’étranger. Une économie qui importe l’essentiel de son alimentation importe aussi l’inflation extérieure, et l’arrimage du franc CFA à l’euro n’atténue pas cette exposition lorsque les factures sont libellées en dollars.
Le président a lui-même formulé ce constat, estimant que la lutte contre la vie chère passait moins par la subvention permanente que par la production locale de ce qui est consommé. La suspension des importations de poulet de chair prévue pour le 31 décembre 2026 s’inscrit dans cette orientation. Son effet dépendra de la capacité de l’offre nationale à prendre le relais.
La question des revenus
Le pouvoir d’achat ne se réduit pas au niveau des prix. Il dépend du rapport entre le coût des biens et le revenu des ménages, et de ce côté la trajectoire est défavorable de longue date. Le salaire minimum interprofessionnel garanti demeure fixé à 80 000 francs CFA, un plancher inchangé depuis des années, tandis que le revenu minimum mensuel s’établit à 150 000 francs. En 2024, le représentant résident du Fonds monétaire international relevait qu’un Gabonais qui percevait l’équivalent de 100 000 francs en 1990 n’en gagnait plus qu’environ 80 000 aujourd’hui, mesure d’une érosion des revenus étalée sur plus de deux décennies.
Cette faiblesse des revenus limite la portée de toute action sur les prix. Une stabilisation des tarifs change peu de chose si les salaires n’évoluent pas, si le règlement des rappels de solde s’étire sur plusieurs années et si l’emploi reste rare. Le versement, à la mi-juin, d’une troisième tranche de rappels de solde des fonctionnaires, d’un montant de 35 milliards de francs CFA, en donne la mesure et rappelle, dans le même temps, l’étroitesse des marges budgétaires disponibles pour revaloriser durablement les revenus.
Un enjeu de structure
La difficulté gabonaise tient moins à un défaut de volonté qu’à un décalage entre les instruments mobilisés et la nature du problème. Les dispositifs adoptés agissent sur le prix final, quand les déterminants de la cherté relèvent de la production, de la concurrence dans la distribution et des coûts logistiques. Tant que ces facteurs ne seront pas traités, les mesures conjoncturelles resteront d’un effet limité. En demandant à son gouvernement de corriger et de revoir la Centrale d’achat, le chef de l’État a désigné un symptôme. Le traitement relève d’une transformation plus profonde de l’économie.






