Le timing n’a rien d’un hasard. Dimanche 19 juillet, à quelques heures de l’atterrissage de Brice Clotaire Oligui Nguema sur le sol français, le journal Libération a publié dans ses colonnes une tribune au titre sans ambages : « Monsieur Macron, pourquoi dérouler le tapis rouge au président gabonais en plein tournant autoritaire ? ». Le texte, signé par un collectif de députés écologistes, pose publiquement la question que la diplomatie française préférerait sans doute laisser au vestiaire des Invalides : que vient célébrer Paris en recevant, avec les honneurs d’une visite d’État, un président dont la gouvernance suscite des interrogations croissantes jusque dans l’hémicycle français ?
Car cette tribune ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une séquence parlementaire déjà nourrie. Le 19 mai, le député de l’Hérault Jean-Louis Roumégas, élu Écologiste et Social, adressait au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères une question écrite au vitriol, accusant le gouvernement français de se rendre complice, par son silence et ses honneurs diplomatiques, d’un régime qu’il décrit comme autoritaire. Le 30 juin, c’était au tour du député La France insoumise Arnaud Le Gall, sollicité par des membres de la diaspora gabonaise, de déposer une question écrite intitulée « Soutien de la France au peuple gabonais ». La tribune de Libération vient donc parachever une offensive qui, de question écrite en lettre ouverte, installe le dossier gabonais dans le débat public français au pire moment pour les deux présidents.
Ce que Paris ne pourra pas ignorer
Au cœur des griefs formulés par ces élus, les mêmes dossiers reviennent avec insistance. La suspension des réseaux sociaux, en vigueur au Gabon depuis le 17 février, décidée par la Haute autorité de la communication au nom de la stabilité du pays. La détention de l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze, incarcéré depuis le 16 avril pour des faits présumés d’abus de confiance et d’escroquerie remontant à 2008, une procédure dont les fondements sont contestés jusque par les syndicats gabonais de magistrats et de greffiers, le Synamag et le Synagref. Ou encore la réforme du code de la nationalité, adoptée par ordonnance, sans débat ni vote du Parlement, qui introduit la déchéance de nationalité pour activités jugées subversives.
Autant de sujets que la communication officielle gabonaise, concentrée sur le manganèse, le Transgabonais et les forêts du Bassin du Congo, s’est bien gardée d’inscrire au menu de la visite d’État qui s’ouvre ce lundi.
Un caillou dans la chaussure élyséenne
Pour l’Élysée, l’exercice s’annonce délicat. Emmanuel Macron, qui avait salué en novembre 2025 à Libreville le parachèvement de la transition gabonaise, se retrouve aujourd’hui sommé par une partie de sa propre représentation nationale de justifier la continuité de ce soutien. Recevoir un chef d’État avec le cérémonial le plus élevé du protocole français, cérémonie aux Invalides et dîner d’État compris, tout en essuyant les critiques de parlementaires qui dénoncent un tournant autoritaire à Libreville : l’équation est inconfortable, et la tribune de Libération vient d’en rappeler les termes à la face du monde.
Côté gabonais, la présidence a jusqu’ici opposé à ces critiques l’argument de la séparation des pouvoirs, le chef de l’État ayant affirmé sur France 24, début juin, n’avoir rien à voir avec le dossier judiciaire de son ancien adversaire à la présidentielle. Reste à savoir si cette ligne de défense suffira à dissiper le parfum de polémique qui flotte désormais sur les salons de l’Élysée. Les prochaines quarante-huit heures diront si le tapis rouge aura été assez épais pour étouffer le bruit.







