Le protocole du 20 juillet décline quatre volets. Trois relèvent encore de l’étude : l’usine d’oxyde de manganèse près de Libreville, la réfection du Complexe métallurgique de Moanda et la grande unité d’alliages de la côte. Le quatrième est déjà entré en phase opérationnelle. Il s’agit de la filière biocharbon, lancée « en partenariat avec la société Precious Woods, avec un four pilote localisé à Lastourville ». C’est la seule mention de ce partenaire dans l’ensemble du document.
Un forestier suisse dans l’est du pays
Fondé en 1990, Precious Woods s’est spécialisé dans la gestion certifiée de forêts tropicales. Le groupe, dont le siège est en Suisse, opère au Brésil et au Gabon, et emploie environ 1 300 personnes selon ses propres chiffres.
Son arrivée à Libreville remonte à 2007, avec le rachat de la Compagnie équatoriale des bois, la CEB, que le groupe Thanry détenait depuis dix-huit ans, et de l’unité de déroulage TGI d’Owendo. L’année suivante, en octobre 2008, la CEB décroche la certification FSC pour sa gestion forestière comme pour sa chaîne de traçabilité, une première au Gabon. La certification PEFC suivra en 2018. C’est sur cette antériorité que le groupe a bâti sa réputation d’opérateur de référence en matière de forêt aménagée en Afrique centrale.
Ses concessions couvrent près de 597 000 hectares, réparties entre Bambidié, Lelama et Okondja, à cheval sur l’Ogooué-Lolo et le Haut-Ogooué, dans le triangle que dessinent Lastourville, Okondja et Franceville. La récolte annuelle tourne autour de 240 000 mètres cubes de grumes, sur des rotations de vingt-cinq ans.
Tout se concentre sur la base-vie de Bambidié, à trente kilomètres à l’est de Lastourville, où trois scieries fonctionnent aux côtés des ateliers et des séchoirs, mais aussi d’une école, d’un dispensaire, d’une boulangerie et de logements pour les familles des quelque 800 salariés, gabonais à plus de neuf sur dix. Le groupe détient également une participation dans la Compagnie des placages de la Lowé, à Owendo. Dans l’est du pays, c’est un employeur privé de premier plan, bien avant d’être un partenaire du manganèse.
Pourquoi Eramet s’est tourné vers Bambidié
Le biocharbon se fabrique à partir des déchets issus de la production de grumes. Il fallait donc un opérateur capable d’en fournir en quantité et de façon régulière, avec une traçabilité solide, puisque le produit final doit servir un argumentaire de décarbonation. Sur ces critères, peu d’entreprises gabonaises rivalisent avec la CEB.
La géographie a probablement compté tout autant. Bambidié se situe sur le corridor est, le long du Transgabonais, cette voie ferrée que la Setrag exploite pour évacuer le manganèse de Moanda vers Owendo. Résidus forestiers et minerai empruntent donc la même ligne. Cette proximité explique en grande partie pourquoi ce volet a pu démarrer quand les autres restent suspendus à des décisions d’investissement.
Du courant électrique au charbon de bois
Le partenariat prolonge une trajectoire déjà ancienne. Au Brésil, à Itacoatiara, Precious Woods exploite depuis les années 2000 une centrale à biomasse alimentée par les résidus de sa scierie, dont il a pris le contrôle total en 2021. L’installation lui vaut des certificats de réduction d’émissions, commercialisés sur le marché européen, et le groupe s’appuie depuis 2011 sur la fondation suisse myclimate pour en gérer le portefeuille.
Valoriser des déchets de bois n’a donc rien d’inédit pour lui. Mais cette valorisation prenait jusqu’ici la forme d’électricité. Avec Lastourville, l’entreprise se lance sur un produit qu’elle ne fabriquait pas.
Le pari technique du four pilote
L’attention s’est fixée sur un chiffre, celui d’une unité de 10 000 tonnes de biocharbon par an à l’horizon 2029, encore soumise à une décision d’investissement formelle. Le pilote installé cet été ne joue pourtant pas sur le volume, mais sur la faisabilité.
Le coke métallurgique n’apporte pas seulement du carbone. Dans un four à alliages, il tient la charge, résiste à l’écrasement, laisse circuler les gaz et offre un carbone fixe très concentré avec peu de cendres. Le charbon de bois, plus léger, plus friable et plus riche en matières volatiles, ne se substitue pas au coke sans réglages : température de carbonisation, densité, tenue mécanique, régularité d’un lot à l’autre. C’est précisément ce qu’un four d’essai permet de vérifier.
L’opération n’a rien d’inédit à l’échelle mondiale. Le Brésil fabrique depuis des décennies de la fonte et des ferroalliages au charbon de bois, dans des volumes considérables. La différence tient à l’amont : les Brésiliens alimentent leurs fours avec des plantations d’eucalyptus dédiées, au rendement calibré, là où le Gabon partirait de coproduits de forêt naturelle, dont la disponibilité dépend du rythme des scieries. Un four métallurgique réclame de la constance. Reste à établir qu’une filière de résidus peut la lui apporter.
Une filière, ou un contrat de fourniture ?
L’enjeu pour le pays dépasse de loin la facture de coke de la Comilog, aujourd’hui négocié autour de 200 dollars la tonne sur les marchés internationaux.
En l’état, tout repose sur un seul opérateur. Les résidus de la CEB pourraient alimenter une unité de 10 000 tonnes, mais certainement pas un Complexe métallurgique de Moanda rénové, encore moins la future usine côtière si elle voit le jour. Changer d’échelle supposerait d’associer d’autres exploitants forestiers.
C’est là que le bénéfice gabonais serait le plus large. Le bois est le deuxième employeur du pays, et ouvrir un débouché rémunérateur à des déchets de scierie aujourd’hui sans valeur marchande modifierait l’économie de dizaines d’entreprises. Encore faudrait-il que l’État s’y attelle, en fixant des normes de qualité, un prix de référence et des conditions d’accès ouvertes à toute la filière bois. Sans quoi le biocharbon restera ce qu’il est pour l’instant, un contrat d’approvisionnement entre deux groupes étrangers.
Le carbone, angle mort du protocole
Un point n’apparaît nulle part dans le texte signé à Paris. Le biocharbon figure parmi les produits les plus demandés sur le marché volontaire du carbone, en raison de sa capacité à séquestrer durablement du CO2. Le protocole ne retient qu’un usage industriel et ne dit rien des certificats, ni d’ailleurs des débouchés agronomiques.
La question mérite d’être posée dès maintenant. Precious Woods pratique la valorisation de crédits d’émission depuis une vingtaine d’années. Eramet a intérêt à inscrire cette substitution au bilan de sa propre décarbonation. Quant au Gabon, il a fait valider par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques plus de 187 millions de tonnes de crédits REDD+, dont il espère tirer des recettes budgétaires. Trois acteurs susceptibles de revendiquer le même actif, et aucune clause pour arbitrer.






