À première vue, il ne s’agit que d’une opération financière classique destinée à renforcer les capacités d’investissement d’Eramet dans un contexte mondial marqué par les tensions sur les métaux stratégiques. Pourtant, pour Libreville, l’enjeu dépasse largement le simple terrain boursier.
En marge du sommet Africa Forward organisé à Nairobi, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a confirmé avoir évoqué avec Christel Bories, directrice générale par intérim du groupe, la volonté du Gabon de participer à cette augmentation de capital. Une déclaration lourde de sens : pour la première fois, le pouvoir gabonais affiche publiquement son ambition d’entrer dans le tour de table de la maison mère française.
L’objectif est clair : ne plus se contenter d’être un territoire d’extraction, mais accéder aux centres où se prennent les décisions industrielles et stratégiques du groupe minier.
Une bataille qui se joue sur les marchés
Le problème est que le Gabon part avec un handicap majeur : il n’est pas actionnaire d’Eramet.
Une fois l’augmentation de capital approuvée, les actionnaires existants bénéficieront de droits préférentiels de souscription (DPS), leur permettant d’acheter en priorité les nouvelles actions émises. Libreville devra donc attendre que certains investisseurs renoncent à exercer leurs droits pour espérer récupérer une partie des titres disponibles sur le marché.
Autrement dit, l’État gabonais dépend désormais des arbitrages des actionnaires historiques.
Au cœur de cette équation se trouve la famille Duval, actionnaire de référence du groupe depuis près de trois décennies. Si celle-ci décide de suivre massivement l’opération afin de maintenir son influence, l’espace disponible pour un nouvel entrant comme le Gabon deviendra extrêmement réduit. En revanche, si certains investisseurs choisissent de céder une partie de leurs droits ou d’alléger leur position, Libreville pourrait saisir une opportunité inattendue.
Dans les cercles financiers, plusieurs observateurs considèrent que les prochains jours seront déterminants pour mesurer la véritable ouverture du capital du groupe.
Le manganèse gabonais au cœur du rapport de force
Pour le Gabon, cette ambition repose sur un argument difficilement contestable : le manganèse extrait à Moanda constitue l’un des principaux piliers industriels d’Eramet.
À travers la Société Équatoriale des Mines, l’État gabonais détient déjà 28,9 % de la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), la filiale locale qui exploite le manganèse gabonais. Mais cette participation reste limitée au périmètre national.
Entrer au capital de la maison mère française changerait de dimension. Même avec une participation minoritaire, Libreville pourrait accéder à des informations stratégiques, participer aux assemblées générales et peser, au moins symboliquement, dans les orientations du groupe.
Cette démarche s’inscrit dans la doctrine économique portée par Brice Clotaire Oligui Nguema depuis le début de la transition : renforcer la souveraineté économique du pays sur ses ressources naturelles. Après l’annonce de la fin programmée des exportations de manganèse brut à l’horizon 2030, l’entrée au capital d’Eramet apparaît comme une nouvelle étape dans cette stratégie de montée en puissance.
Une ambition confrontée à la réalité financière
Reste toutefois une question centrale : avec quels moyens financiers ? L’augmentation de capital lancée par Eramet représente 500 millions d’euros, soit environ 328 milliards de FCFA. Une participation même modeste supposerait des montants considérables pour les finances gabonaises. Souscrire à seulement 10 % de l’opération nécessiterait près de 50 millions d’euros, soit environ 32,8 milliards de FCFA. Pour 20 %, il faudrait mobiliser environ 100 millions d’euros, soit plus de 65 milliards de FCFA.
Or le Gabon négocie actuellement un projet de loi de finances rectificative dans un contexte de fortes contraintes budgétaires et sous le regard attentif des partenaires financiers internationaux.
Cette réalité nourrit les interrogations des marchés : Libreville cherche-t-il avant tout à envoyer un signal politique fort sur sa volonté de souveraineté minière, ou prépare-t-il réellement une entrée durable au capital du géant français ?
La réponse pourrait tomber rapidement. Car ce mercredi, à Paris, le Gabon joue peut-être bien plus qu’une opération financière : il joue sa place dans la gouvernance future de l’une des entreprises les plus stratégiques pour son économie minière.







