Une heure et demie de retard, un village artisanal et des annonces
Le lieu n’était pas celui annoncé. La rencontre devait initialement se tenir à la Maison de la Mutualité, dans le 5e arrondissement de Paris, salle historique des grands débats politiques français. Elle a finalement été délocalisée dans les Yvelines, au Port-Marly, dans un domaine dont le grand auditorium affiche une jauge de 2 200 à 2 350 places selon la configuration retenue.
Annoncé pour 16 heures, le chef de l’État n’est apparu devant ses compatriotes que plus d’une heure et demie plus tard, aux côtés de la Première dame Zita Oligui Nguema. Le couple présidentiel a d’abord été conduit au village d’exposition « Made in Gabon », où près de soixante-dix entrepreneurs installés en France ont présenté leurs projets.
L’allocution a ensuite balayé les dossiers qui fâchent, ou du moins les a nommés : l’accord signé avec Eramet sur la transformation locale du manganèse, la suspension des réseaux sociaux en vigueur depuis le 17 février, la révision du Code de la nationalité, la poursuite des études à l’étranger, le retour des talents. Une mesure concrète est sortie de la séquence : les concours d’accès à l’ENA, à l’Institut de l’économie et des finances, à l’École nationale de la magistrature, à l’École normale supérieure et aux douanes seront désormais organisés dans les locaux de l’ambassade du Gabon à Paris.
Dans la salle, le sentiment du devoir accompli
Pour Firmin Nguema, vice-président de l’UDB diaspora, l’affaire se résume en une phrase. « Ça s’est très bien passé. Les Gabonais ont répondu massivement à l’appel du chef de l’État. »
Vincent Mayela Nkoghe, président du FDS France, se montre plus mesuré tout en saluant la démarche. « Le président de la République a tenu un discours que j’ai trouvé constructif vis-à-vis de la diaspora », dit-il, relevant que le président « maintient sa proximité » avec les Gabonais de l’étranger et « réaffirme son souhait d’en faire un partenaire stratégique ». Il y met tout de même une condition. « Nous attendons que cela se traduise en actes, notamment avec la tenue effective des différents forums économiques de la diaspora et pourquoi pas d’une journée nationale de la diaspora. »
Dehors, et ailleurs, une autre lecture
Trois mois durant, la contestation avait pourtant donné de la voix. Le 11 juillet, plusieurs compatriotes défilaient au départ du Trocadéro sous le mot d’ordre « Pas de tapis rouge pour Oligui Nguema ». Le 30 juin, une question écrite intitulée « Soutien de la France au peuple gabonais » était déposée à l’Assemblée nationale française à la demande de membres de la diaspora. Suspension des réseaux sociaux, nouveau Code de la nationalité, détention de l’ancien Premier ministre : les griefs ne variaient pas.
À proximité de la salle, l’association Gab’Action a organisé le même jour un rassemblement pacifique. Sa présidente, Éloïse Bouanga, dit avoir voulu « montrer le contraste » entre le discours tenu en France et la situation au Gabon. Elle ressort déçue du contenu de l’allocution. « Les sujets les plus urgents pour la diaspora n’ont pas reçu l’attention qu’ils méritaient », estime-t-elle, citant les retards de paiement des bourses, les conséquences des réformes administratives françaises et la précarité croissante des étudiants gabonais. « Ces questions touchent directement à l’avenir du Gabon, puisque ces étudiants représentent les compétences de demain. »
Elle reproche surtout au chef de l’État d’avoir consacré une partie de son intervention à mettre en cause les activistes. « Ce ne sont pas les activistes qui font fuir les investisseurs, mais la mauvaise gouvernance, le manque de transparence et l’instabilité des institutions », affirme-t-elle, y voyant « une stratégie de diversion classique ». Et de conclure : « Un discours de rassemblement ne se construit pas en stigmatisant une partie de la population. »
Victor Mefe, porte-parole d’Ensemble Pour le Gabon, propose sa propre cartographie. « Il existe trois diasporas en France. Une diaspora qui est attachée à l’argent et au pouvoir. Une diaspora qui dénonce et qui veut surtout l’instauration d’un État de droit. Et une diaspora silencieuse, qui observe parce qu’elle a peur. » Selon lui, c’est la première que le président a eue devant lui, et l’image donnée « fait honte au peuple gabonais ». Il relève cependant un point que le pouvoir n’a pas maîtrisé : « Sur les médias français et internationaux, à chaque fois qu’on parlait du président Oligui, tout de suite on parlait également d’Alain-Claude Bilie-By-Nze et de la question de l’État de droit au Gabon. »
« C’est un échec », reconnaît un organisateur de la contestation
Le témoignage le plus rude vient du camp de la mobilisation elle-même. Bernard Christian Rekoula, activiste établi en France, ne cherche pas d’excuse. « Je vais être honnête, le sentiment que j’ai, c’est que c’est un échec. »
Il raconte une dynamique qui avait pris, puis s’est défaite. « Ça a commencé à prendre. Le pouvoir, voyant la mobilisation, a commencé à trembler. » Puis, dit-il, « les vieux démons ont refait surface. La guerre des chefs, la guerre des egos, la guerre de ceux qui revendiquent la paternité des réussites ». Pendant un mois, ajoute-t-il, la contestation s’est concentrée sur ses propres querelles plutôt que sur la visite. « Beaucoup de Gabonais ont été déçus. Ils pensaient que nous, les nouveaux, nous n’allions pas tomber dans ce genre de choses. Pour ça, je demande pardon. »
Sur l’affluence de la rencontre officielle, il avance des accusations que notre rédaction n’est pas en mesure de vérifier de manière indépendante. Selon lui, des bus auraient été affrétés dans toute la France et une inscription préalable aurait ouvert droit à une contrepartie financière « de 200 à 300 euros » minimum. Il affirme aussi qu’une partie du public a refusé d’entonner les chants scandés par des militants de l’UDB. Aucun élément de l’organisation ne vient confirmer ces affirmations, qui engagent leur auteur. Rekoula concède par ailleurs ce que ses camarades disent rarement : « Je ne dis pas qu’Oligui Nguema n’a pas de partisans. Il en a, des gens qui croient véritablement en lui et qui se sont déplacés. C’est indéniable. »
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