Le dossier AGROPAG ne se résume pas à la passe d’armes qui oppose son conseil d’administration à sa direction générale. Le vrai problème tient aux textes.
Le 26 février 2026, le Conseil des ministres, présidé par Brice Clotaire Oligui Nguema, valide la création de la Société agropastorale du Gabon (AGROPAG). Le compte rendu officiel est précis : c’est une « société à participation publique majoritaire », dotée de la personnalité juridique et de l’autonomie financière. La même réunion acte la suppression de la Société d’agriculture et d’élevage du Gabon (SAEG) et prévoit le transfert « de plein droit » de ses compétences, de ses activités et de son patrimoine à la nouvelle entité.
Sur le papier, le schéma est limpide : une société publique majoritaire prend le relais d’une société d’État supprimée. À la lecture des textes publiés ensuite, il l’est beaucoup moins.
Un mois plus tard, l’ordonnance n°014/PR/2026 portant création d’AGROPAG paraît au Journal officiel (n°108 Sexies du 30 mars 2026). Son article 2 ne dit pas ce qu’avait annoncé le gouvernement : il crée « une société d’économie mixte ».
La différence n’a rien de cosmétique. La loi n°11/82 sur les sociétés publiques distingue nettement les sociétés d’État, les sociétés d’économie mixte et celles à participation financière publique. En jeu : le capital de la société, la place de l’État dans sa gouvernance, son régime de contrôle. Deux documents censés traduire une même décision ne parlent donc pas de la même chose.
Reste à savoir à quel moment le statut a basculé. Le Conseil a-t-il finalement arrêté autre chose que ce que dit son compte rendu ? Le texte a-t-il été modifié après son adoption ? Ou une erreur de rédaction a-t-elle franchi tous les contrôles avant publication ? Aucune explication publique ne permet, à ce jour, de trancher. Et c’est ce silence qui nourrit les soupçons.
La seconde anomalie est plus troublante encore. Le transfert des compétences de la SAEG avait certes été décidé. Mais le texte va plus loin : il recopie ses missions.
Les statuts de la SAEG, parus au Journal officiel du 20 mars 2025, lui confiaient la création de plantations, la promotion de l’élevage, la production, la transformation et la distribution de produits agricoles, la conclusion de contrats sur les terres, la formation des exploitants gabonais, la création d’unités de transformation et la prise de participations. On retrouve tout cela, dans le même ordre et presque mot pour mot, dans les attributions d’AGROPAG.
Le rapprochement est trop précis pour relever de la coïncidence. Reste à savoir qui a décidé de cette continuité, et dans quel texte elle devait figurer.
Entre le Conseil des ministres et le Journal officiel
Une ordonnance publiée est censée traduire fidèlement la décision de l’exécutif. Lorsqu’un écart substantiel sépare le compte rendu du Conseil et le texte publié, ici sur la nature même de la société, son origine doit pouvoir être expliquée.
Selon nos informations, la discordance a été jugée assez sérieuse pour remonter jusqu’aux institutions de contrôle. Des cadres d’AGROPAG ont été auditionnés à l’Assemblée nationale, qui a fini par rejeter les deux ordonnances. Le dossier ne s’est pas arrêté à l’hémicycle Léon-Mba : des agents de la DGSS et de la DGR auraient à leur tour entendu plusieurs responsables de la société, pour comprendre l’origine de l’incohérence et examiner, plus largement, le fonctionnement d’AGROPAG.
Le dossier déborde la seule bataille des textes. La suppression de la SAEG devait clarifier les choses ; sur le terrain, plusieurs zones d’ombre subsistent.
Selon nos informations, deux implantations fonctionneraient aujourd’hui au nom d’AGROPAG : le siège du Haut de Gué-Gué, et une seconde adresse aux Tsanguettes, à Akanda, qui continuerait d’abriter du personnel rattaché à l’ancienne SAEG. Étonnant, pour une société officiellement supprimée.
La question des actifs est plus sensible encore. Le compte rendu du Conseil prévoyait le transfert du patrimoine de la SAEG à AGROPAG : terrains, véhicules, équipements, installations, comptes. Existe-t-il un inventaire contradictoire ? Un procès-verbal de transfert ? Une valorisation ? À défaut, une seule question tient : où sont passés les actifs de la société dissoute ? Si le transfert a eu lieu, les pièces doivent l’établir. Sinon, il faudra dire pourquoi.
Dernière pièce du dossier : le contrôle de la gestion de la SAEG après sa disparition. L’ordonnance n°015/PR/2026 organise cet audit. Selon nos informations, elle en confie la charge à la direction générale sortante de la SAEG, au nom d’une conformité au droit OHADA.
C’est pourtant l’inverse que prévoit l’OHADA. En cas de dissolution, ses règles imposent la désignation d’un liquidateur indépendant (articles 200 et suivants de l’Acte uniforme sur les sociétés commerciales), pour éviter que les sortants ne notent leur propre copie. Demander à des dirigeants d’auditer leur propre gestion, c’est les faire juges et parties.
Trois questions restent ouvertes : qui a changé le statut d’AGROPAG, qui a glissé les anciennes attributions de la SAEG dans le nouveau texte, et où sont passés les actifs de la société supprimée ? Aucune n’a, à ce jour, reçu de réponse publique documentée. Ce qui devait être une simple réorganisation du secteur agricole pourrait bien tourner à l’affaire institutionnelle. Nous y reviendrons.







