Le constat tient en une phrase. « L’institution est, en effet, en état de cessation de paiements. » Elle ne sort pas de la bouche d’un contempteur de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. Elle figure noir sur blanc dans une note rédigée à la mi-août par Dominique Ikia-Ngolo, agent comptable de la Commission, à l’attention du président de l’institution, l’Équato-Guinéen Baltasar Engonga Edjo’o.
Les chiffres qui l’accompagnent donnent la mesure du malaise. Selon le document, le déficit de trésorerie avoisinerait 794 millions de FCFA, quand les dépenses en attente de règlement atteindraient 1,4 milliard. Depuis le début de l’exercice, la Commission tournerait au ralenti. Elle n’aurait encaissé que 7,24 milliards de FCFA, soit à peine 25 % d’un budget prévisionnel arrêté à 29,2 milliards.
Le nerf de la guerre reste la taxe communautaire d’intégration. Ce prélèvement, censé alimenter l’essentiel du budget, ne serait reversé qu’à hauteur de 2,7 milliards de FCFA sur les 13,43 milliards attendus. Un cinquième, pas davantage. Les ressources propres résistent mieux, avec 4 milliards collectés sur 5,6 milliards prévus. Mais l’embellie est trompeuse. Près de 98 % de cette manne proviendraient des frais liés au droit de la concurrence, un argent appelé à être partagé, à parts presque égales, entre la Commission, les États membres et le Conseil communautaire de la concurrence.
Des comptes en trompe-l’œil
C’est là que le bât blesse. Sur le papier, les comptes bancaires de la Commission, logés à la BEAC, à BGFI, à Ecobank et à la SGC, afficheraient un solde cumulé de 5,52 milliards de FCFA. Une façade, prévient l’agent comptable. Une fois retranchés 6,31 milliards de ressources déjà affectées, à savoir des frais de concurrence non redistribués, des fonds FODEC, des indemnités de fin de mandat d’anciens commissaires, des sommes restituées par Interpol et des financements ABG, le solde réel bascule dans le rouge, à 794,34 millions négatifs.
« Cette situation montre, sans ambages, que les caisses de la Commission sont vides », écrit Dominique Ikia-Ngolo. Selon lui, l’institution vivrait désormais sous perfusion de ressources affectées, dont elle dépendrait à hauteur d’environ 15 %. Le document rappelle que l’alerte avait déjà été donnée en juin, lors de la réunion du Collège des commissaires à Brazzaville, et que la trésorerie n’avait jamais glissé aussi bas par le passé.
Or les factures, elles, ne patientent pas. La note en dresse l’inventaire. On y trouve pêle-mêle 80 millions de FCFA de contribution au capital de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale, 75 millions pour le budget du COPIL CER-AC, des honoraires de consultants, 615,53 millions de droits dus aux fonctionnaires retraités et 289 millions réclamés par d’anciens membres du gouvernement de la Commission, sans oublier 127,5 millions et 88 millions facturés par les cabinets Performance et Mazars. Ce premier train de dépenses se chiffre à 1,447 milliard. S’y greffent des échéances internationales coûteuses : les assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, une conférence agricole à Clermont-Ferrand, et surtout la préparation du budget communautaire 2027, attendu fin septembre à Brazzaville devant le Comité inter-États et le Conseil des ministres de l’UEAC.
Une austérité qui peine à s’imposer
Ce n’est pas la première sonnette d’alarme. Dès février, la Commission avait décrété une cure d’austérité, restreignant missions et activités jugées non prioritaires. Le même mois, son président Baltasar Engonga Edjo’o était allé plus loin encore, suspendant provisoirement par note circulaire l’ensemble des activités non stratégiques de l’institution, dans l’attente d’un meilleur recouvrement de la TCI.
Sur le terrain, la discipline peinerait pourtant à tenir. Quelques mois après ces consignes, la Commission aurait acquis quatre véhicules Toyota Fortuner destinés aux principaux responsables de sa chaîne financière, pour un montant estimé à 150 millions de FCFA. De source interne, on indique par ailleurs que, plus d’un an après le retour de l’institution à son siège de Bangui, une partie de ses activités continuerait de se dérouler à Malabo, avec le cortège de frais de déplacement, d’hébergement et de mission que cela suppose. Autant d’informations qui n’engagent que leurs auteurs, et qu’aucune procédure n’est venue, à ce jour, établir officiellement.
Fin septembre, à Brazzaville, les ministres de la sous-région devront arrêter le budget 2027. Ils le feront en sachant que l’exécutif chargé de porter l’intégration régionale a du mal, aujourd’hui, à régler ses propres factures.







