Depuis plusieurs semaines, un nom agite la toile gabonaise et, au-delà, une partie de l’espace numérique ouest-africain : Seydou Kane. L’homme d’affaires gabono-malien y fait l’objet d’un procès d’opinion aux allures de ligne de fracture. Pour les uns, il incarne l’investisseur sérieux, celui qui bâtit des infrastructures et emploie des Gabonais. Pour les autres, il symbolise une réussite dont l’origine, disent-ils, tiendrait davantage à la proximité avec le pouvoir qu’à la seule vertu entrepreneuriale, corruption et rétrocommissions à l’appui.
Celui qui a traversé les mandats d’Omar Bongo Ondimba et d’Ali Bongo Ondimba, avant de composer avec la Cinquième République de Brice Clotaire Oligui Nguema, n’en est pourtant pas à sa première polémique. La critique lui colle à la trajectoire. On l’a mis en cause au temps de sa proximité avec Maixent Accrombessi. Son incursion en politique, comme colistier du PDG dans le deuxième arrondissement de Libreville aux locales de 2013, avait, elle aussi, fait parler. La vague actuelle a toutefois une ampleur inédite, portée par un contexte précis : le nom de son entreprise circule, au gré des publications, dans le débat sur la dette intérieure de l’État gabonais et l’audit de ses engagements.
Du détail au béton
Le récit est presque un classique du capitalisme d’infrastructures en Afrique centrale. Né à Madina-Alahery, dans la région de Nioro du Sahel, au nord-ouest du Mali, Seydou Kane rejoint le Gabon en 1985, à 22 ans, attiré par la prospérité pétrolière de l’époque. Il commence dans le commerce de détail, s’improvise importateur, puis se tourne vers le bâtiment.
C’est le tournant. Il crée le Consortium international des travaux publics (CITP), dont il reste le président-directeur général. La société accumule les marchés publics : gymnase et internat du Prytanée militaire de Libreville, complexe sportif du FC 105 à Owendo, logements de la Garde républicaine, lycée professionnel de Bikélé, stade Augustin-Monédan de Sibang. Au passage, l’entrepreneur élargit son spectre à l’immobilier, à l’agro-alimentaire et au pétrole. La presse malienne et sénégalaise évalue sa fortune à plus de 50 milliards de FCFA, sans que ce montant puisse être recoupé de source indépendante.
Le personnage cultive une double image. Discret jusqu’à fuir les caméras, il est aussi philanthrope assumé dans son Mali natal, où il a financé écoles, centre de santé et adduction d’eau, et créé une fondation en 2015. Titulaire de trois nationalités, gabonaise, sénégalaise et malienne, longtemps porteur de trois passeports diplomatiques, il répond à ceux qui contestent son attachement au Gabon qu’il l’est devenu « par amour du pays », non par « opportunisme ». En 2024, il apparaît comme conseiller stratégique du président de la Fédération des entreprises du Gabon.
L’ombre de l’affaire Marck
Ce profil transnational a un revers judiciaire. En novembre 2015, Seydou Kane est mis en examen en France dans le dossier dit « Marck », du nom du fabricant d’uniformes soupçonné d’avoir rémunéré des intermédiaires pour emporter un marché d’équipement militaire gabonais. Sa société Sotec apparaît dans les flux scrutés par les enquêteurs, aux côtés de ceux de Maixent Accrombessi, l’influent directeur de cabinet d’Ali Bongo dont il était proche.
L’épisode se referme par une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité. En 2023, la justice française lui inflige une amende de 500 000 euros, environ 328 millions de FCFA, dont une part avec sursis. Une issue transactionnelle, sans procès à l’audience, que ses adversaires versent aujourd’hui au dossier de la suspicion et que ses proches relativisent.
La méprise sénégalaise
Un second dossier, sénégalais celui-là, a récemment épaissi le brouillard. Le scandale ASER-AEE Power, qui porte sur une avance de plusieurs dizaines de milliards de FCFA dans un programme d’électrification rurale, fait circuler le patronyme « Kane ». La confusion a prospéré. Une clarification attribuée à l’entourage du patron du CITP, en mars, a soutenu qu’il s’agissait d’un homonyme, un « Saïdou Kane » installé en Espagne, et que l’intéressé n’avait aucun lien avec ce dossier. La presse sénégalaise a néanmoins continué de mentionner un « Seydou Kane ». En l’état, rien ne permet de conclure. La rumeur, elle, a fait le reste.
Le luxe, l’audit et le soupçon
Le point de bascule, ces dernières semaines, relève moins du droit que du symbole. Le mariage fastueux de son fils a heurté une partie de l’opinion, prompte à opposer l’opulence d’une famille et les difficultés du pays. La question de l’origine de la fortune est revenue, lancinante.
Elle tombe au pire moment pour l’intéressé. L’État gabonais a engagé un audit de sa dette intérieure et s’emploie à distinguer créances certaines et créances contestées. Dans le BTP, secteur où le CITP compte, chaque acteur d’envergure se retrouve exposé au regard public.







