Il y a des discours que l’on oublie sitôt prononcés, et d’autres qui déplacent quelque chose. Celui que Brice Clotaire Oligui Nguema a livré ce mardi devant les bailleurs de fonds réunis à Brazzaville appartient sans doute à la seconde catégorie. Invité dans le cadre de la première table ronde du Plan d’investissement du Fonds Bleu pour le Bassin du Congo — organisée en marge des 61es Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement —, le chef de l’État gabonais a choisi de rompre avec une tradition aussi ancienne que les négociations climatiques elles-mêmes : celle de l’Afrique qui tend la main.
« Nous ne sollicitons pas une aide. Nous proposons un partenariat reposant sur des principes de confiance, de l’effet de levier par son attractivité et de durabilité. » Quelques mots, à peine. Mais dans la salle, leur portée n’a échappé à personne. En une phrase, le président gabonais venait de congédier des décennies de rhétorique victimaire pour lui substituer une logique de co-investissement, de réciprocité et de souveraineté assumée.
Le syndrome de la culpabilité inversée
Pour mesurer ce que représente cette rupture, il faut rappeler ce qu’est devenu, au fil des années, le rapport de l’Afrique aux financements climatiques internationaux. Continent le moins responsable du dérèglement climatique mondial, il en subit pourtant les conséquences les plus sévères. Face à cette injustice structurelle, les dirigeants africains ont longtemps adopté une posture défensive, oscillant entre la revendication morale et la supplique financière — sans jamais véritablement sortir du cadre imposé par les grandes puissances et les institutions multilatérales.
Oligui Nguema a choisi de nommer cette réalité sans détour : « Pendant trop longtemps, l’Afrique s’est vu demander de préserver davantage tout en se développant moins. Cette équation n’est plus soutenable. » Un constat que beaucoup partagent en coulisses, mais que peu osent formuler aussi clairement devant une assemblée de créanciers et de partenaires institutionnels. C’est précisément ce courage rhétorique — doublé d’une stratégie concrète — qui a donné à cette intervention une résonance particulière.
Le Bassin du Congo, carte maîtresse d’un nouveau rapport de force
Derrière la posture politique, il y a une réalité géophysique que le président gabonais a su habilement mettre en avant. Le Bassin du Congo, deuxième massif forestier tropical de la planète après l’Amazonie, n’est pas seulement un patrimoine africain. C’est un régulateur climatique mondial, un réservoir de biodiversité unique et un actif stratégique dont la préservation conditionne en partie la stabilité du climat à l’échelle planétaire.
Or, jusqu’ici, ce sont les États riverains qui en ont assumé seuls le coût — économique, social et politique. En repositionnant cet écosystème comme un bien public mondial dont la conservation engage la responsabilité de l’ensemble de la communauté internationale, Oligui Nguema a opéré un renversement de perspective. Ce n’est plus l’Afrique qui doit se justifier de vouloir se développer. C’est le reste du monde qui doit s’expliquer de ne pas financer davantage ce qu’il consomme librement : la stabilité climatique que ces forêts produisent en silence.
Des forêts à valoriser, pas seulement à protéger
Mais le discours du président gabonais ne s’est pas arrêté à la dénonciation. Il a également tracé les contours d’une vision alternative, celle d’une Afrique qui ne choisit plus entre conservation et développement, mais qui transforme son capital naturel en levier de croissance inclusive.
Concrètement, le Gabon a inscrit quatre projets dans le portefeuille initial du Fonds Bleu : la gestion des conflits homme-faune, la restauration des mangroves, la valorisation des produits forestiers non ligneux et l’allocation durable des terres et des ressources en eau. Quatre chantiers qui s’inscrivent dans la vision portée par le Plan National de Croissance et de Développement 2026-2030, dont l’ambition centrale est d’engager le pays dans une transition progressive, loin du tout-extractif qui a longtemps structuré son économie.
Dans cette architecture, le secteur privé est appelé à jouer un rôle moteur. Non pas comme simple exécutant de politiques publiques, mais comme véritable co-constructeur d’un modèle économique où la forêt rapporte autant qu’elle protège — et où les communautés locales en sont les premières bénéficiaires.
Brazzaville comme tremplin diplomatique
Cette prise de parole à Brazzaville s’inscrit également dans une stratégie diplomatique plus large. En participant à ce qui constitue désormais l’un des principaux espaces africains de négociation climatique et financière, le Gabon renforce sa présence au sein des instances régionales — CEMAC, CEEAC, Commission Climat du Bassin du Congo — et prépare les prochaines batailles internationales : réforme de l’architecture financière mondiale, négociations des COP à venir, discussions sur la dette climatique.
Libreville ne se contente plus d’observer ces rendez-vous depuis les gradins. Il entend y peser, y proposer, y décider.
« L’histoire retiendra moins ce que nous aurons déclaré que ce que nous aurons financé »
Reste la question que personne n’a formulée à voix haute dans la salle, mais que tous avaient en tête : et après ? Car si le discours d’Oligui Nguema a marqué par sa clarté et son ambition, la véritable épreuve de vérité sera celle des actes. Les 5,32 milliards de dollars visés par le Fonds Bleu devront trouver preneurs dans un contexte international peu propice à la générosité multilatérale. Les 63 projets inscrits au portefeuille initial devront se concrétiser. Et les populations des 17 pays membres devront voir leur quotidien changer.
Le président gabonais semble en avoir pleinement conscience. Sa conclusion, formulée comme une mise en demeure adressée autant à ses pairs qu’à ses partenaires, résume à elle seule l’enjeu de cette nouvelle séquence africaine : « L’histoire retiendra moins ce que nous aurons déclaré que ce que nous aurons financé. »
À Brazzaville, quelque chose a bougé. Reste à savoir si ce mouvement survivra au retour des délégations dans leurs capitales respectives.







