Dans le bâtiment et les travaux publics, la signature française fait partie du paysage depuis l’indépendance. Sogea-Satom, filiale du groupe Vinci, est présente dans le pays depuis 1948. Elle y a tracé des centaines de kilomètres de routes, de la liaison Lalara-Mitzic aux voiries d’Oyem. Colas, autre nom familier du secteur, a longtemps figuré parmi les principaux opérateurs routiers du pays à travers sa filiale locale. Pendant des décennies, le bitume gabonais a largement été l’affaire d’entreprises venues de France.
Ce n’est plus le cas. Sur les marchés routiers les plus importants du moment, les enseignes françaises ont cédé la place, et de nouveaux acteurs occupent désormais le terrain.
Le cas le plus visible est celui du contournement de Libreville, l’Owendo Bypass, une rocade d’environ 18 kilomètres reliant la Route Nationale 1 et la zone économique de Nkok au port d’Owendo, pour un coût estimé autour de 60 milliards de francs CFA. Le montage de départ associait le groupe français indépendant de BTP NGE Contracting au groupement gabonais Mika Services. Selon nos informations, le chantier aurait été réattribué à la société Varaha Global. NGE Contracting n’apparaît plus dans le schéma retenu.
Même mouvement sur l’ensemble de 76 milliards de francs CFA d’abord confié au français Colas, qui couvrait les voiries de Franceville phase III et l’axe Bifoun-Lambaréné. L’axe Bifoun-Lambaréné aurait été réorienté vers la société ETS MSSZ, du groupe Schiba Holding, tandis que le volet de Franceville a suivi le sort de Colas Gabon lui-même, désormais passé sous contrôle gabonais.
Mika Services, le géant qui a absorbé Colas
Au centre de cette recomposition se trouve un homme, Alain-Claude Kouakoua, et son groupe, ACK, dont la filiale phare Mika Services domine le BTP, le transport et la logistique. En 2026, la holding ACK a pris le contrôle de 90 % de Colas Gabon, les 10 % restants demeurant à l’État. Le rachat porte sur tout l’appareil industriel de l’ancienne filiale du groupe français Bouygues : sa carrière et sa production de granulats, ses centrales à enrobés, ses laboratoires de contrôle qualité, ses équipements et son carnet de commandes. La carrière est même au cœur de l’opération. En reprenant cet outil, Mika Services met la main sur la matière première de toute route, granulats, concassé et enrobés, que Colas se gardait jusque-là de céder à ses concurrents. De quoi installer ACK, presque du jour au lendemain, au rang de premier constructeur routier du pays. L’image est forte : l’un des noms historiques du BTP français au Gabon passe sous pavillon gabonais. C’est à ce titre que le chantier des voiries de Franceville revient aujourd’hui à Mika Services, qui figure de fait parmi les plus grosses entreprises du secteur.
Ebomaf, le poids lourd venu du Burkina
L’autre grand gagnant de ce redéploiement se nomme Ebomaf, l’Entreprise Bonkoungou Mahamadou et Fils, groupe burkinabè de BTP dirigé par l’homme d’affaires Mahamadou Bonkoungou. Présentée par les autorités comme une illustration de la coopération sud-sud, la société est liée à l’État gabonais par un portefeuille de contrats évalué à environ 700 milliards de francs CFA, l’un des plus gros engagements routiers de ces dernières années.
Ses chantiers quadrillent surtout le sud et l’ouest du pays. Ebomaf réalise les axes Lébamba-Mbigou, Mbigou-Malinga-Molo et Rabi-Omboué, dans la Ngounié et l’Ogooué-Maritime, ainsi qu’un tronçon de 244 kilomètres reliant Yombi, Mandji et Omboué, lancé en septembre 2025 pour un chantier annoncé sur quatre ans. Dans l’Estuaire, le groupe a également décroché la réhabilitation de l’axe Ntoum-Cocobeach, adossée à un financement de BGFI Bank. Le partenariat n’a pas été exempt de tensions, comme l’a montré le blocage du chantier Ntoum-Cocobeach par des centaines d’ouvriers au printemps 2026, sur fond de transferts vers la sous-traitance et d’arriérés de paiement de l’État. Il n’en demeure pas moins que, sur une large part du réseau national, c’est désormais une entreprise burkinabè qui tient la truelle.
Le Roi des Chantiers, l’autre carte nationale
À côté de ces poids lourds, l’État mise aussi sur de plus jeunes champions locaux. Le plus en vue s’appelle Le Roi des Chantiers, filiale du groupe Jeta spécialisée dans les travaux publics et l’aménagement urbain, dirigée par Joseph Trésor Agano Elemba. Routes, voiries et déploiement du réseau de stations-service Gab’Oil à travers les provinces, l’entreprise s’est imposée en quelques mois comme un acteur de référence des chantiers prioritaires, dans un secteur longtemps dominé par les majors internationales. Sa carte de visite tient dans un mot d’ordre affiché, la rapidité d’exécution, érigée en argument par les autorités.
Le résultat est une carte du BTP gabonais redessinée en quelques années. Là où des ingénieurs et des engins français traçaient l’essentiel des routes du pays, ce sont aujourd’hui des groupes gabonais et burkinabè qui posent le bitume, quand ils ne rachètent pas purement et simplement l’opérateur français. Le changement s’est fait sans rupture bruyante, presque par capillarité. Mais il se lit désormais clairement, province après province, dans le nom des entreprises inscrites au bas des marchés.







