Guillou Bitsutsu-Gielessen
Secrétaire politique du MGG (Mouvement pour la Grandeur du Gabon)
Tribune libre. Au Gabon, le constat est saisissant : la Ve République, censée incarner une rupture historique, semble au contraire s’être enfermée dans une logique de continuité, entourée des mêmes figures qui ont façonné l’ancien régime. Ce phénomène n’est pas un hasard de calendrier ni un simple choix conjoncturel — c’est une stratégie délibérée de conservation du pouvoir. Car c’est bien là le paradoxe qu’aucun discours officiel ne parvient à dissiper : on nous a annoncé la déchéance de l’ancien système, la fin d’une époque, l’avènement d’une ère nouvelle — et pourtant, lorsqu’on observe attentivement la composition réelle du pouvoir, ce sont toujours les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes réseaux qui occupent les postes de décision. La rupture annoncée demeure, dans les faits, une rupture purement nominale.
Une avancée à deux vitesses
Il serait malhonnête de le nier : sur le plan des infrastructures, le pays avance. Les chantiers progressent, le visage matériel du Gabon se transforme, et cette dynamique-là mérite d’être reconnue sans procès d’intention. Mais c’est précisément ce contraste qui rend le constat d’autant plus préoccupant : si le pays avance sur le bitume et le béton, il fait du surplace sur l’essentiel — la gestion des hommes, la gestion des carrières, le renouvellement des élites. Car un pays ne se construit pas seulement avec des routes et des ponts ; il se construit avec des hommes et des femmes compétents, placés aux bonnes fonctions, dans une logique de mérite et de vision. Or, sur ce terrain-là, rien n’a véritablement bougé. Lorsque des changements ont eu lieu, ils l’ont été timidement, sans ambition affirmée, sans cette clarté qui permettrait de parler d’un véritable renouvellement. Rien de probant, rien de lisible, rien qui ressemble à une rupture réelle dans la manière de gouverner les hommes.
L’illusion de la rupture
Le « surplace » que dénonce aujourd’hui une large partie de l’opinion publique s’explique avant tout par un choix structurel : privilégier la stabilité des réseaux à la rupture par les compétences. En recyclant les anciennes personnalités, le pouvoir s’assure une forme de survie politique fondée sur des garanties croisées — les nouveaux dirigeants s’appuient sur des cadres dont les intérêts, les réseaux et parfois les dossiers restent intimement liés à l’ancien système. Ce mécanisme produit un entre-soi où la loyauté au clan prime systématiquement sur l’efficacité au service de la nation. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder la liste des nominations successives : les mêmes profils circulent d’un poste à un autre, comme si le pays ne disposait que d’un vivier restreint et immuable de dirigeants possibles. Cette répétition n’est pas anodine — elle traduit une fermeture délibérée des cercles du pouvoir à toute respiration nouvelle.
Le « mur de glace » face aux intellectuels
Pour préserver cet équilibre fragile, le pouvoir a érigé une véritable barrière — un « mur de glace » — devant les élites intellectuelles et techniques du pays. Cette exclusion n’est pas le fruit du hasard ; elle répond à une logique précise. L’intellectuel, par son exigence méthodologique et sa capacité d’analyse, est perçu comme une menace pour la narration officielle du pouvoir, qui cherche avant tout à neutraliser la critique. Là où les technocrates et les penseurs réclament des indicateurs de performance et une évaluation rigoureuse de l’action publique, le système préfère la gestion clientéliste, plus malléable et moins exigeante en redevabilité, évitant ainsi tout dialogue de fond. Ceux qui refusent de rentrer dans le moule sont, de ce fait, méthodiquement écartés des leviers de décision, puis marginalisés par une rhétorique qui les présente comme déconnectés du « réel » ou opposants par nature — quand bien même leur seule faute est d’exiger la compétence et la transparence.
Et c’est précisément là que réside la blessure la plus profonde de cette génération d’intellectuels gabonais : nous qui avons fait le choix de croire au pays, qui avons accumulé savoir, expertise et conviction dans le seul dessein de les mettre au service de l’effort national, nous nous heurtons systématiquement à une porte fermée, sans explication, sans justification rationnelle. On ne nous appelle pas. On ne nous nomme pas. On ne nous associe à rien. On ne nous dit jamais pourquoi. On nous écarte, simplement, silencieusement, comme si notre compétence elle-même constituait un obstacle. Cette frustration n’est pas une simple amertume personnelle : elle est le symptôme d’un système qui préfère la fidélité aveugle à l’intelligence critique, et qui, ce faisant, prive le pays de ses propres forces vives au moment même où il en a le plus besoin.
Un blocage systémique
En verrouillant ainsi l’accès aux sphères de décision, le pouvoir sacrifie le développement de long terme sur l’autel de la conservation immédiate. Cette stratégie comporte un risque majeur : l’atrophie progressive de l’expertise nationale. À force d’écarter les forces vives au profit des réseaux d’allégeance, l’État perd sa capacité d’innovation et sa faculté à résoudre les crises structurelles qui s’accumulent. Car les routes et les bâtiments, si nécessaires soient-ils, ne suffiront jamais à eux seuls à porter durablement un pays : c’est la qualité de sa gouvernance humaine, le renouvellement de ses cadres, l’ouverture aux talents qui décident, à terme, de sa capacité à se hisser au rang qu’il mérite.
Le constat est donc sans appel : lorsque le savoir et l’éthique deviennent des obstacles au maintien d’un régime plutôt que des leviers de gouvernance, la dynamique du pouvoir cesse d’être une aventure collective pour se réduire à une simple opération de survie partisane.
Pour le pays, le prix de cette sclérose est la rupture silencieuse du contrat social : une jeunesse éduquée et des élites intellectuelles se retrouvent face à une porte close, dans l’attente d’une ouverture véritable — qui, pour l’instant, tarde toujours à venir.







