Par Guilou Bitsutsu-Gielessen
Il faut le reconnaître sans détour : le Gabon a besoin d’un port de nouvelle génération capable d’accompagner l’essor industriel attendu dans les années à venir. Intégré à la dynamique de la zone industrialo-portuaire d’Owendo, Kobe-Kobe pourrait contribuer à désengorger les installations existantes, fluidifier les échanges commerciaux et faire du littoral gabonais une plateforme incontournable pour l’Afrique centrale.
Cette ambition est légitime. Elle est même nécessaire. Mais l’adhésion à un projet d’une telle ampleur ne dispense pas du devoir de vigilance. Bien au contraire. Plus un projet est stratégique, plus les exigences qui l’accompagnent doivent être élevées.
Au-delà du port, la question des infrastructures d’accès
Beaucoup de débats se concentrent aujourd’hui sur la localisation même du futur port et sur sa proximité avec la réserve présidentielle de Wonga-Wongué. Il convient d’abord de rappeler un fait essentiel : le site retenu pour Kobe-Kobe ne se situe pas à l’intérieur de cette aire protégée. Ni juridiquement ni géographiquement, le projet portuaire n’empiète sur les limites de la réserve.
Ce constat est important, car il permet de dépasser les approximations et les procès d’intention. Pour autant, la véritable interrogation ne réside pas uniquement dans l’emprise du port lui-même. Elle concerne surtout les infrastructures qui lui donneront vie.
Un port n’existe jamais isolément. Pour fonctionner, il faut des routes, des voies ferrées, des plateformes logistiques, des zones de stockage et des flux permanents de marchandises. Demain, si Kobe-Kobe devient la porte de sortie du minerai de fer de Belinga, du bois transformé ou d’autres productions nationales, il faudra connecter efficacement l’intérieur du pays au littoral.
C’est précisément à ce niveau que se situe l’enjeu majeur : comment développer ces corridors de transport sans fragiliser des écosystèmes parmi les plus précieux du Gabon ?
Wonga-Wongué, un trésor national aux équilibres fragiles
Wonga-Wongué n’est pas seulement une réserve naturelle parmi d’autres. C’est l’un des joyaux écologiques du Gabon. Classée parmi les zones humides d’importance internationale au titre de la Convention de Ramsar, elle abrite une biodiversité exceptionnelle où cohabitent éléphants de forêt, buffles, chimpanzés, tortues marines et une multitude d’espèces végétales et animales dont certaines sont particulièrement vulnérables.
Ce patrimoine dépasse largement les frontières nationales. Il participe au rayonnement international du Gabon comme modèle de conservation en Afrique. Or, l’expérience mondiale montre que les grandes infrastructures peuvent produire des impacts indirects parfois plus importants que leur emprise physique initiale. La fragmentation des habitats naturels, l’augmentation du trafic routier, les risques de pollution accidentelle, les nuisances sonores ou encore la pression humaine accrue sont autant de facteurs susceptibles d’altérer durablement les équilibres écologiques. Ces risques ne doivent ni être exagérés ni être minimisés. Ils doivent être évalués avec sérieux.
Une exigence de transparence et de rigueur
Le débat ne doit donc pas opposer les partisans du développement aux défenseurs de l’environnement. Cette opposition est stérile et ne correspond pas à la réalité des défis auxquels le Gabon est confronté.
La véritable question est celle de la méthode.
Le succès du projet Kobe-Kobe dépendra de la capacité des autorités, des investisseurs et des partenaires techniques à démontrer que croissance économique et préservation du patrimoine naturel peuvent avancer ensemble.
Cela suppose d’abord des Études d’Impact Environnemental et Social exhaustives, indépendantes et rendues publiques. Cela exige ensuite que les futurs tracés routiers et ferroviaires soient conçus de manière à éviter toute intrusion inutile dans les espaces sensibles. Cela implique également la mise en place de mécanismes de suivi permanents, capables de mesurer les impacts réels du projet tout au long de son développement.
Enfin, cela nécessite une gouvernance ouverte, associant scientifiques, gestionnaires des aires protégées, collectivités concernées et société civile aux réflexions stratégiques. L’acceptabilité sociale et environnementale d’un projet de cette envergure ne se décrète pas. Elle se construit.
Le développement durable n’est plus une option
Le Gabon possède un avantage que beaucoup de pays nous envient : il dispose encore d’un patrimoine naturel exceptionnel tout en conservant un potentiel industriel largement sous-exploité. La responsabilité de notre génération est précisément de ne pas sacrifier l’un au profit de l’autre.
Nous avons besoin de ports, de routes, d’emplois et d’investissements. Nous avons également besoin de forêts préservées, de zones humides protégées et d’une biodiversité vivante.
L’enjeu n’est pas de choisir entre développement et conservation. L’enjeu est de démontrer qu’un pays peut bâtir sa prospérité sans détruire ce qui fait sa singularité.
Le Gabon que nous laisserons demain
Oui, nous voulons le port de Kobe-Kobe. Oui, nous voulons l’industrialisation du pays et les opportunités qu’elle représente pour notre jeunesse. Mais nous voulons aussi que Wonga-Wongué demeure ce qu’elle est aujourd’hui : un héritage vivant, un sanctuaire naturel et un symbole de l’engagement du Gabon en faveur de la préservation de son environnement.
Le véritable succès de Kobe-Kobe ne se mesurera pas seulement au tonnage des marchandises qui y transiteront ou aux investissements qu’il attirera. Il se mesurera aussi à notre capacité collective à prouver qu’en 2026, le développement peut encore rimer avec responsabilité.
Car le Gabon n’est pas seulement un territoire à aménager. Il est un patrimoine à transmettre.







