Par Guilou Bitsutsu-Gielessen
La question de la compatibilité entre l’engagement maçonnique et l’exercice des fonctions régaliennes est un vieux débat que l’actualité juridique française vient de projeter sous un jour nouveau. Le 9 juin 2026, le Collège de déontologie des magistrats en France a rendu un avis historique, posant le principe d’une incompatibilité majeure entre l’appartenance à la franc-maçonnerie et les obligations déontologiques dès lors que le serment initiatique induit une « allégeance ou une solidarité prioritaire ».
Si cette décision relève du droit français, l’onde de choc de sa réflexion traverse l’Atlantique et vient percuter de plein fouet les institutions gabonaises. Elle pose une question démocratique universelle : un serment d’allégeance privée et occulte peut-il cohabiter avec le serment public de loyauté à la nation ?
Le cœur du problème : l’incompatibilité des serments
Le cœur du problème réside dans un conflit de loyautés absolu. La franc-maçonnerie impose constitutionnellement à ses membres un serment d’obéissance, un devoir de solidarité indéfectible envers les « Frères » et un secret de principe entourant les activités en Loge. Dès lors, une interrogation éthique cruciale se pose : qu’est-ce qui prime lorsque les intérêts d’une obédience croisent ceux de l’État ? Un franc-maçon est-il loyal d’abord à sa loge et à ses frères, ou à la République ?
Il y a là une incompatibilité structurelle au niveau des serments. Cette contradiction interne altère inévitablement les devoirs et les responsabilités de la personne en fonction. On ne peut pas prêter deux serments contradictoires : l’un, secret, soustrait au regard des citoyens, et l’autre, public, prêté sous le sceau de la République.
Ce dilemme ne se limite pas aux seuls magistrats. Il affecte l’ensemble des serviteurs de l’État : les collecteurs d’impôts et agents des régies financières, les ministres, et jusqu’au président de la République lui-même. Quiconque exerce une parcelle de l’autorité publique ne saurait tolérer un partage de sa conscience.
Un parallélisme législatif nécessaire
Cette réflexion intervient à un moment charnière de notre histoire politique. Le Gabon a engagé une vaste réévaluation de ses critères de souveraineté, encadrant de manière stricte l’accès aux fonctions régaliennes, notamment à l’égard des binationaux ou des critères de parentalité. Si l’État juge nécessaire d’imposer de telles restrictions au nom de la protection des intérêts nationaux et de l’absence de conflits d’intérêts, la même rigueur éthique doit s’appliquer aux allégeances philosophiques et discrètes.
C’est une interpellation directe qui s’adresse aujourd’hui au président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema. Au moment où le pays redessine les contours de ses lois fondamentales pour assainir la gestion publique, il est urgent de statuer sur la position des francs-maçons au sein de l’appareil d’État.
Le justiciable comme le contribuable gabonais ont le droit d’exiger que l’agent public qui décide de leur sort soit affranchi de toute influence invisible ou de toute obligation de secours mutuel.
Pour une éthique républicaine sans partage
Le Gabon ne peut pas faire l’économie de cette clarification déontologique. S’inspirer de la démarche française — qui a su mettre des mots sur les dérives de l’entre-soi et du secret — n’est pas un acte de mimétisme, mais une mesure de salubrité publique.
Il ne s’agit pas de mener une chasse aux sorcières contre la liberté de pensée, mais de sacraliser le serment public. Monsieur le Président de la République, l’heure est venue d’exiger une clarté totale de la part de ceux qui incarnent l’autorité de l’État. Le serment de servir la patrie et d’appliquer la loi au nom du peuple gabonais doit être unique, souverain et exclusif. L’éthique républicaine ne tolère aucune diplomatie parallèle de l’esprit.







