Le décor est presque identique. En mai 2024, aux Salons Hoche, le Gabon repartait de Paris avec un chiffre en bandoulière : plus de 739 milliards de francs CFA, environ 1,1 milliard d’euros, présentés comme la preuve d’un partenariat « redynamisé ». En juillet 2026, à l’Élysée cette fois, le même président signe trois accords présentés dans les mêmes termes. Entre les deux séquences, le temps de vérifier ce que produit vraiment une signature.
Rappelons la composition de l’enveloppe de 2024, car c’est elle qui sert d’étalon. Deux déclarations d’intention avaient été paraphées avec le gouvernement français, l’une sur l’appui au programme de remise à niveau du Transgabonais, l’autre sur la réhabilitation de la décharge de Mindoubé. Le gros des montants, lui, venait de contrats entre entreprises : 470 milliards autour de la concession du chemin de fer, portés par l’État et la Setrag, 118 milliards sur cinq ans pour la modernisation de l’eau confiée à Suez, PAM Saint-Gobain et la SEEG, 76 milliards pour les voiries de Franceville et l’axe Bifoun-Lambaréné attribués à Colas, une vingtaine de milliards pour des équipements portuaires financés par AGL et BGFI, et cinq milliards pour près de 4 860 lampadaires commandés via une convention Novea-Comilog-État. Deux ans plus tard, le bilan tient davantage de l’inventaire des intentions que du constat de chantiers livrés.
Ce qui a bougé
Le volet ferroviaire est le seul à montrer des signes tangibles, mais par un autre canal que celui annoncé en 2024. C’est lors de la visite d’Emmanuel Macron à Libreville, en novembre 2025, qu’un prêt de 173 millions d’euros de l’Agence française de développement a été acté pour financer la réhabilitation du Transgabonais, avec un cofinancement français et européen. Autrement dit, la remise à niveau de la voie a bien avancé, mais elle a nécessité un tour de table supplémentaire, signe que la déclaration d’intention de 2024 ne suffisait pas à débloquer les fonds.
Du côté de Libreville, les travaux de l’échangeur du Camp De Gaulle et des voiries avoisinantes avaient été lancés à l’automne 2025, sous la houlette de la vice-présidence du gouvernement. Là encore, un chantier visible, mais qui relève de la commande publique nationale plus que des contrats du forum.
Ce qui reste introuvable
Pour le reste, le compte n’y est pas, ou du moins aucun compte public ne permet de le vérifier. Les 118 milliards de la modernisation de l’eau se sont heurtés, dans l’intervalle, au démantèlement de la SEEG elle-même, scindée en deux entités distinctes, la Gabonaise des Eaux d’un côté, l’Électricité du Gabon de l’autre. Difficile de dérouler un contrat quinquennal quand l’opérateur qui devait le porter change de forme en cours de route. La réhabilitation de la décharge de Mindoubé, les voiries de Franceville, les équipements portuaires d’Owendo ou la commande de lampadaires n’ont, à ce jour, fait l’objet d’aucun bilan chiffré rendu public. Sur le papier, les projets existent. Sur le terrain, ils demeurent, pour l’essentiel, à l’état de promesse.
Le meilleur révélateur de ce décalage tient peut-être dans le contenu même des accords signés à Paris cette semaine. Car les trois textes paraphés à l’Élysée portent, à quelques nuances près, sur les mêmes secteurs qu’en 2024.
Trois nouveaux accords, sur des terrains déjà balisés
Le premier est une lettre d’intention sur la cession du camp militaire Général de Gaulle, à Libreville. Le Gabon réclame le transfert du titre foncier du site sur lequel est érigée la base française, dont Paris a réduit la présence de plus de 1 200 à une centaine de soldats. Un dossier de souveraineté autant que d’immobilier.
Le deuxième, le plus commenté, est un protocole d’accord entre Eramet, sa filiale Eramet Comilog et l’État gabonais sur la transformation locale du manganèse. La feuille de route prévoit de transformer sur place jusqu’à 700 000 tonnes de minerai par an d’ici fin 2031, selon trois scénarios industriels allant d’une usine d’oxyde de manganèse près de Libreville à la modernisation du complexe de Moanda. L’accord accompagne l’interdiction annoncée d’exporter le minerai brut à compter de 2029, priorité affichée du chef de l’État.
Le troisième porte sur les secteurs de l’eau et de l’énergie, formulation qui recouvre précisément le terrain que devaient occuper les 118 milliards promis en 2024. Re-signer un engagement, c’est aussi admettre que le précédent n’a pas produit ses effets.
Reste la question qui vaut pour toute cette diplomatie des signatures : entre le protocole et le chantier, il y a un fossé que le Gabon connaît désormais par expérience. La cérémonie de 2024 avait tenu, dit-on, toutes ses promesses. Deux ans plus tard, ce sont surtout les promesses qui ont tenu, pas nécessairement les livraisons. Le vrai test des accords de 2026 ne se jouera pas devant les caméras de l’Élysée, mais dans les colonnes du prochain bilan.







