Depuis plusieurs mois, le gouvernement présentait l’interdiction d’exporter le manganèse brut en 2029 comme une mesure non négociable. Comment interprétez-vous le report de cette échéance à 2031 ?
Il faut appeler les choses par leur nom : lorsqu’une échéance présentée comme non négociable est repoussée de deux ans à l’issue d’une négociation, cela signifie qu’elle était, en réalité, négociable. Le gouvernement avait fait de 2029 le symbole de la souveraineté économique retrouvée. Or le protocole signé avec Eramet ne prévoit plus une interdiction automatique des exportations de minerai brut à cette date, mais une feuille de route industrielle dont le principal projet pourrait entrer en service à partir de 2031, sous réserve d’une longue série de conditions. Ce report constitue objectivement un recul politique, même s’il peut se justifier sur le plan technique. Le problème n’est pas seulement d’avoir déplacé une échéance. Il est d’avoir laissé croire que l’État pouvait imposer seul son calendrier avant de découvrir que les rapports de force économiques résistent souvent aux proclamations politiques. La souveraineté ne consiste pas à annoncer une date devant les caméras, mais à créer les conditions qui permettent effectivement de la respecter.
Le gouvernement parle d’une victoire de la souveraineté économique. Partagez-vous cette analyse ?
Je crois qu’il faut rester prudent. Une victoire ne se proclame pas. Elle se mesure à l’aune des usines effectivement construites, des emplois créés, des volumes réellement transformés et de la valeur ajoutée conservée dans le pays. Aujourd’hui, nous n’en sommes pas là. Nous avons un protocole d’accord qui ouvre une possibilité, mais dont la réalisation demeure soumise à une succession de conditions particulièrement exigeantes. À la lecture du document, on constate qu’Eramet conserve la maîtrise de la décision finale d’investissement, après avoir vérifié que les conditions énergétiques, logistiques et économiques sont réunies. De son côté, l’État gabonais s’engage à créer cet environnement favorable. En clair, l’État prend des engagements immédiats tandis que l’investisseur conserve la possibilité de décider plus tard.
Le Gabon disposait-il d’atouts suffisants pour négocier davantage ?
Absolument. Le pays possède l’un des plus importants gisements de manganèse au monde, probablement le deuxième, et la Comilog représente un actif stratégique pour Eramet. Nous disposions également d’un levier réglementaire important avec l’interdiction annoncée des exportations de minerai brut. Mais posséder des atouts ne suffit pas. Encore faut-il savoir les transformer en rapport de force, et un rapport de force ne s’improvise pas. Il suppose une expertise juridique solide, des études indépendantes, des partenaires alternatifs crédibles et, surtout, une stratégie industrielle cohérente. À mon sens, le Gabon est arrivé à la table avec une ressource stratégique, mais sans avoir encore construit tout l’écosystème industriel qui aurait rendu sa position pleinement crédible. On négocie toujours mieux lorsqu’on est capable de quitter la table. Si votre partenaire sait que vous ne disposez pas d’alternative crédible, votre marge de manœuvre se réduit considérablement.
Le protocole subordonne la construction d’une usine à plusieurs conditions. Vous paraissent-elles réalistes d’ici 2031 ?
Elles sont théoriquement réalisables. Mais leur accumulation rend l’objectif particulièrement ambitieux, voire difficilement tenable. On parle beaucoup de l’usine. Pourtant, avant même la pose de la première pierre, il faudra réaliser des études de faisabilité, des études d’impact environnemental, des études d’ingénierie, obtenir les autorisations administratives, conclure une convention d’investissement et sécuriser les financements. Selon plusieurs spécialistes des grands projets industriels, ces seules études mobilisent généralement entre deux et trois ans. Vient ensuite la phase de construction, qui peut nécessiter trois à quatre années supplémentaires selon la complexité des installations. Une question simple mérite donc d’être posée : nous sommes déjà à la fin du premier semestre 2026, comment l’ensemble de ces étapes pourra-t-il être mené à bien avant 2031 ? En réalité, 2031 ressemble davantage à un horizon qu’à une échéance garantie. Le protocole ne dit pas : « L’usine sera construite en 2031. » Il est très précis dans sa formulation : « L’usine sera construite si les conditions sont réunies. » Toute la différence est là.
Le document laisse entendre que le Gabon devra réaliser d’importants investissements avant même qu’Eramet ne prenne une décision définitive. Voyez-vous un transfert du risque vers l’État ?
Oui, et c’est probablement l’un des aspects les plus importants du protocole. L’État gabonais devra mobiliser des investissements considérables pour renforcer les capacités énergétiques, moderniser les infrastructures et créer un environnement industriel compatible avec le projet. Pendant ce temps, Eramet conserve la faculté d’évaluer la rentabilité économique avant de prendre sa décision finale d’investissement. Ce montage n’est pas illégitime en soi. Mais il aurait mérité des contreparties beaucoup plus contraignantes : un calendrier contractuel précis, des engagements financiers parallèles, des mécanismes de partage des risques et des garanties réciproques. À défaut, le Gabon pourrait investir massivement pour préparer le terrain sans disposer de la certitude que l’investissement industriel suivra effectivement.
Le pays connaît déjà d’importantes difficultés d’approvisionnement en électricité. Dans ces conditions, la stratégie industrielle annoncée est-elle crédible ?
Le véritable problème est que le débat public s’est presque exclusivement concentré sur l’électricité. C’est évidemment un enjeu majeur, car une usine de ferromanganèse est extrêmement énergivore. Mais l’électricité n’est pas la seule contrainte. Une installation de cette taille est également une très grande consommatrice d’eau industrielle. D’où viendra cette eau ? Quels volumes seront nécessaires ? Quelles infrastructures devront être créées pour la capter, la traiter et l’acheminer ? Quel sera l’impact sur les autres usages ? À ce jour, ces questions essentielles sont largement absentes du débat. Selon plusieurs spécialistes des grands projets métallurgiques, une usine de cette capacité nécessiterait une montée en puissance considérable des capacités nationales de production d’électricité et d’eau industrielle. Certains évoquent des besoins plusieurs fois supérieurs aux capacités actuelles. Le défi ne sera donc plus seulement de construire une usine, mais de bâtir, en parallèle, tout l’écosystème énergétique et hydraulique indispensable à son fonctionnement. Plus largement, cette affaire révèle une contradiction : nous voulons développer une industrie lourde alors que nous peinons encore à assurer un approvisionnement stable en électricité pour une partie des ménages et des entreprises. Je ne dis pas que cette industrialisation est impossible. Je dis simplement qu’elle suppose d’abord un socle énergétique, hydraulique et logistique solide. Une usine ne fonctionne ni avec des discours ni avec des communiqués. Elle fonctionne avec des mégawatts, des mètres cubes d’eau, des infrastructures fiables et une compétitivité que les slogans ne remplaceront jamais.
Si les conditions prévues par le protocole ne sont pas réunies en 2031, redoutez-vous un nouveau report, voire un abandon du projet industriel ?
C’est évident. Le protocole est construit autour d’une succession de conditions préalables : disponibilité de l’énergie, modernisation des infrastructures, rentabilité économique, convention d’investissement et décision finale d’investissement. Si une seule de ces conditions fait défaut, Eramet pourra soutenir que les prérequis convenus d’un commun accord n’ont pas été réunis. C’est précisément ce qui m’interpelle. Ce protocole pourrait devenir, demain, non pas la démonstration des limites d’Eramet, mais celle de nos propres limites structurelles. L’entreprise française pourra faire valoir qu’elle était disposée à investir, mais que les conditions n’étaient pas réunies. Il sera dès lors extrêmement difficile de contester cet argument, puisqu’il reposera sur des engagements acceptés par les deux parties. Le danger est donc que 2031 ne marque pas l’aboutissement du projet, mais le début d’une nouvelle négociation. Au Gabon, certains grands projets ne sont jamais officiellement abandonnés. Ils sont reportés de date en date jusqu’à disparaître silencieusement de l’agenda politique.
En 2010, l’interdiction d’exporter le bois en grumes poursuivait déjà l’objectif de développer une transformation locale. Quels enseignements le Gabon aurait-il dû tirer de cette expérience ?
Le premier enseignement est qu’on ne bâtit pas une industrie par décret. Interdire l’exportation d’une matière première peut constituer un instrument de politique économique, mais cela ne remplace ni les investissements, ni l’énergie, ni les infrastructures, ni les compétences. Le deuxième enseignement est qu’une politique industrielle commence bien avant la construction des usines. Elle commence par la formation des ressources humaines, les réseaux électriques, les routes, les ports, les chemins de fer, l’accès à l’eau, les financements et la compétitivité. Cette expérience aurait dû nous apprendre qu’il ne faut jamais inverser l’ordre des priorités. Une usine est l’aboutissement d’un écosystème industriel. Elle n’en est jamais le point de départ. Or j’ai le sentiment que nous raisonnons exactement à l’envers. Nous parlons d’abord de l’usine, puis seulement par la suite des conditions qui permettront peut-être un jour de la faire fonctionner. C’est cette inversion des priorités qui explique pourquoi tant d’ambitions industrielles finissent par être reportées, renégociées ou abandonnées.
Plus largement, que manque-t-il aujourd’hui au Gabon pour transformer réellement ses ressources naturelles ?
Il manque des infrastructures, une énergie abondante, une gouvernance plus efficace et une stratégie industrielle cohérente. Il manque surtout une vision d’ensemble. À cet égard, le protocole signé avec Eramet agit comme un révélateur. Il ne met pas seulement en lumière les exigences d’un investisseur, il révèle les défis structurels que le Gabon devra lui-même relever. La souveraineté économique ne se décrète pas. Elle se construit avec des barrages, des centrales électriques, des réseaux fiables, des ports performants, des voies ferrées modernes, une ressource en eau sécurisée, des ingénieurs, des techniciens qualifiés, des financements et une administration capable de conduire des projets industriels complexes. Avant de transformer notre manganèse, nous devons d’abord transformer nos mentalités ainsi que nos propres capacités.
Une vidéo tournée à l’ambassade du Gabon à Paris, montrant des personnalités de l’ancien régime aux côtés de responsables actuels, a suscité de nombreux commentaires. Quel regard portez-vous sur cette mise en scène politique ?
Cette vidéo vaut davantage qu’un long discours. Elle donne à voir ce que beaucoup de Gabonais pressentaient déjà : derrière le récit de la rupture, les continuités demeurent nombreuses. Je ne reproche pas à d’anciens responsables d’être présents à une réception officielle. En République, personne ne devrait être frappé d’ostracisme permanent. En revanche, lorsque la légitimité d’un pouvoir repose sur la promesse d’une rupture avec un système, les symboles deviennent déterminants. Or cette séquence a donné le sentiment que les anciens réseaux et les nouveaux dirigeants se retrouvaient dans une même célébration. Au fond, cette vidéo rappelle une vieille vérité : changer les acteurs ne suffit pas toujours à changer le scénario.
Si vous aviez été à la place du gouvernement, quelles auraient été vos lignes rouges dans cette négociation avec Eramet ?
J’aurais d’abord maintenu l’objectif de transformation locale tout en exigeant un calendrier contractuel beaucoup plus précis. J’aurais ensuite insisté sur un véritable partage des risques. Il n’est pas anormal que l’État investisse dans les infrastructures. En revanche, il est plus discutable qu’il en supporte seul les coûts préparatoires pendant que l’investisseur conserve la possibilité de différer sa décision. J’aurais également demandé des engagements fermes sur les volumes transformés localement, le transfert de technologies, la formation des ingénieurs gabonais, le recours à la sous-traitance nationale et des mécanismes de responsabilité clairement définis en cas de non-respect des engagements. Enfin, j’aurais cherché à élargir le rapport de force. On négocie toujours mieux lorsqu’on dispose d’alternatives crédibles. Lorsqu’un partenaire sait qu’il est pratiquement incontournable, il négocie naturellement en position de force.
Enfin, quel message adressez-vous aux Gabonais qui espèrent que la transformation locale du manganèse permettra enfin de créer des emplois, d’industrialiser le pays et de réduire sa dépendance aux exportations de matières premières ?
Je leur dirais tout simplement de ne renoncer ni à l’espérance, ni à l’esprit critique. L’ambition de transformer localement nos ressources naturelles est légitime. Aucun pays ne peut durablement se développer en exportant uniquement des matières premières brutes. Mais les Gabonais ont le droit d’exiger des résultats plutôt que des promesses. Ils devront juger cette politique non pas au nombre de discours prononcés, mais au nombre d’usines effectivement construites. Non pas aux communiqués triomphants, mais aux mégawatts réellement produits. Non pas aux annonces, mais aux emplois créés, aux ingénieurs formés et à la valeur ajoutée effectivement conservée dans notre pays. Au fond, ce protocole d’accord agit comme un révélateur qui met les autorités face à leurs propres engagements. Pendant des années, nous avons expliqué que notre industrialisation dépendait essentiellement de la volonté des investisseurs étrangers. Ce document suggère une réalité plus exigeante : elle dépendra d’abord de notre capacité à produire davantage d’électricité, à sécuriser durablement l’eau industrielle, à moderniser nos infrastructures, à former les compétences dont nous avons besoin et à tenir nos propres engagements. La véritable souveraineté économique commence peut-être là. Elle ne se résume ni à un décret, ni à un slogan, ni à une cérémonie officielle. Elle se construit patiemment, par l’investissement, la compétence, la constance et la crédibilité. En définitive, le véritable défi n’est peut-être pas de convaincre Eramet de transformer le manganèse au Gabon. Il est de faire du Gabon un pays où cette transformation devient naturellement possible. C’est à cette condition que la souveraineté économique cessera d’être une promesse pour devenir une réalité.







