Ceca-Gadis, le colosse aux pieds d’argile
Fondé en 1933, Ceca-Gadis a longtemps incarné, à lui seul, l’idée même de commerce moderne au Gabon. Avec plus d’une centaine de points de vente (103 avant la vague de fermetures en cours) répartis dans les neuf provinces du pays et environ 2 500 salariés, le groupe reste, sur le papier, le réseau le plus dense du territoire, y compris dans des localités de l’intérieur où il constitue souvent l’unique point de distribution structuré.
Mais les chiffres racontent une tout autre histoire. Le chiffre d’affaires du groupe est tombé à 156 milliards de FCFA en 2025, contre 224 milliards en 2015 : près de 70 milliards de FCFA envolés en une décennie, dont 20 milliards rien que sur les trois dernières années, avec un repli de 12 % sur la seule année 2025 et un résultat net en baisse de 18 % en 2024. Une restructuration prévoit la fermeture de 43 des 103 magasins du réseau.
Les causes de cette dégringolade sont multiples : fin des exonérations fiscales et des subventions dont bénéficiait historiquement l’enseigne, envolée des coûts logistiques pour approvisionner des provinces reculées, plafonnement des marges imposé par l’État pour contenir l’inflation, dettes fournisseurs qui se chiffreraient en dizaines de milliards de FCFA, et ruptures de stock récurrentes (riz, conserves, produits d’hygiène) particulièrement sensibles hors de Libreville. S’y ajoutent des interrogations, relayées par plusieurs médias gabonais, sur une gouvernance jugée trop concentrée autour du cercle familial fondateur, avec des accusations de mauvaise gestion que la direction conteste fermement.
L’État, entré au capital à hauteur de 35 % début 2024, a porté à la tête du groupe une nouvelle administratrice-directrice générale, Isabelle Essonghé, qui récuse le mot « faillite ». « Ceca-Gadis s’effondre, Ceca-Gadis en faillite. Non ! C’est une transformation, c’est une réinvention », a-t-elle martelé fin février 2026, présentant son plan « Excellence 2024-2027 », qui mise sur un modèle de « propriétaires-partenaires » confiant la gestion de certains magasins à des entrepreneurs locaux, à l’image de la mue déjà opérée par l’enseigne Gaboprix. Sur le terrain commercial, le groupe avait déjà cherché, dès 2021, à muscler son offre en s’alliant à l’enseigne française Intermarché : les magasins Géant CKdo, Super CKdo et Maxi CKdo affichent depuis le label « Partenaire Intermarché », avec accès aux marques propres du distributeur français (Chabrior, Paquito, Pâturages) et à un catalogue élargi à plus de 25 000 références.
Prix Import-Carrefour, le challenger devenu locomotive
Face à un Ceca-Gadis empêtré dans ses difficultés, c’est Prix Import qui a su capter, selon plusieurs analyses parues dans la presse économique gabonaise, « la classe moyenne urbaine » que l’enseigne historique peine désormais à fidéliser. L’entreprise, fondée en 1992 par Bernard Azzi avec un capital de départ symbolique de 20 millions de FCFA et une trentaine d’employés, a effectué depuis une ascension spectaculaire.
Le tournant se joue en 2021, lorsque Prix Import signe un accord avec Carrefour et ouvre le premier magasin de l’enseigne française au Gabon, une alliance qui a considérablement changé la donne dans un secteur jusque-là dominé par les enseignes locales. Le réseau Carrefour-Prix Import compte aujourd’hui neuf supermarchés, plus de 1 000 employés directs et propose plus de 22 000 références produits, dont près de 3 000 sous marque Carrefour, aux côtés d’environ 700 produits fabriqués localement.
L’enseigne a frappé un grand coup en investissant 10 milliards de FCFA dans un nouvel hypermarché en plein cœur de Libreville, sur 6 000 m² dont 3 000 m² de surface de vente, avant de récidiver en 2025 avec une extension à Ntoum (50 emplois directs, environ 200 indirects). Plus de 1 200 heures de formation ont par ailleurs été dispensées à son personnel, du management à la logistique.
Signe de cette santé financière retrouvée, Prix Import a porté son capital social de 3,1 à 5 milliards de FCFA courant 2026, une augmentation de 1,9 milliard réalisée par apports en numéraire et création de 3 800 actions nouvelles de 500 000 FCFA chacune. Objectif affiché par la direction : « consolider son hégémonie commerciale » et diversifier l’expérience client en investissant dans des centres commerciaux, des salons de thé et des activités de boulangerie-pâtisserie, avec l’ambition à peine voilée d’essaimer au-delà des frontières gabonaises, vers l’Afrique centrale.
Sipagel, Maleya : les rouages discrets de l’approvisionnement
Le duel entre les deux enseignes phares ne doit pas occulter un écosystème de distributeurs et d’importateurs qui irriguent, en coulisses, l’ensemble du secteur. C’est le cas de Sipagel, basée à Owendo, spécialisée dans l’importation et la vente de produits surgelés ainsi que dans l’activité traiteur, un maillon logistique important mais qui relève davantage du grossiste-importateur que de la grande surface au sens strict.
Il en va de même pour Maleya Distribution, créée en 2009, qui se présente comme le leader de la distribution alimentaire au Gabon, un statut qu’elle tient moins de son propre réseau de magasins que de sa position de fournisseur incontournable des grandes surfaces, grossistes et détaillants du pays. L’entreprise détient notamment la distribution exclusive de la margarine et de la mayonnaise Jadida, avec une part de marché revendiquée de 95 % sur ce segment, et s’appuie sur plus de 2 000 points de vente partenaires et une centaine de véhicules pour couvrir les neuf provinces.
Alors, qui est vraiment leader ?
La réponse dépend du critère retenu. En taille de réseau et en chiffre d’affaires brut, Ceca-Gadis demeure, et de loin, le plus gros distributeur du pays, avec ses 156 milliards de FCFA de revenus annuels et sa présence dans les neuf provinces, un maillage qu’aucun concurrent n’a encore répliqué. Mais un leader qui ferme 43 de ses 103 magasins, licencie et peine à approvisionner ses rayons provinciaux ne se comporte plus, sur le terrain, comme un leader : c’est un colosse en repli qui se bat pour sa survie.
À l’inverse, Prix Import-Carrefour n’a ni la taille ni l’ancienneté de Ceca-Gadis, et son réseau reste concentré autour de Libreville et de sa périphérie. Mais c’est bien cette enseigne qui tire aujourd’hui la croissance du secteur, capte les nouveaux investissements, gagne la confiance des consommateurs urbains et affiche, chiffres de recapitalisation à l’appui, la meilleure santé financière du marché. C’est elle également qui, dans la communication de ses propres dirigeants, revendique désormais une position d’« hégémonie commerciale ».
Le verdict le plus honnête est donc celui d’une transition de leadership en cours, et non d’une bascule déjà consommée. Ceca-Gadis règne encore par le nombre, Prix Import-Carrefour gouverne déjà par la dynamique. Reste à savoir si le plan de transformation d’Isabelle Essonghé suffira à sauver l’ancien géant avant que le second n’achève, magasin après magasin, de lui ravir sa couronne.







