« Nous venons à Paris en partenaire souverain »
Le locataire du Palais du Bord de mer commence par souligner la portée symbolique de cette visite d’État : « Il faudrait d’abord vous rappeler que ça fait 42 ans qu’un chef d’État gabonais n’a plus fait une visite d’État en France, le niveau le plus élevé des visites en matière de diplomatie. »
Pour lui, ce déplacement ne s’inscrit pas dans la continuité des relations traditionnelles entre Libreville et Paris, mais dans une volonté de les redéfinir : « Nous venons à Paris en partenaire souverain, pour un partenariat rénové. C’est l’objectif de cette visite. Nous allons discuter librement, proposer des choses et nous souhaitons diversifier notre économie. Hier, Paris était le partenaire historique. Aujourd’hui, il y a beaucoup de partenaires. Le Gabon est attractif, attire tout le monde et sera ouvert à tout le monde. »
Le message est clair : la France demeure un partenaire important, mais elle n’a plus vocation à être le seul interlocuteur privilégié du Gabon.
« Le Gabon assume ses choix »
Interrogé sur les critiques adressées à la France par les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), Brice Oligui Nguema refuse d’alimenter les fractures géopolitiques : « L’AES est composée de mes frères d’armes. Ce sont aussi des homologues, ce sont des chefs d’État. Je pense qu’on doit leur accorder tout le respect qu’un président doit avoir. »
Puis il affirme le droit de chaque État à conduire librement sa politique étrangère : « Nous sommes à Paris pour discuter de nos partenariats. Le Gabon assume ses choix. Le Gabon fait ce qu’il a à faire. Nous travaillons avec ce qui nous apporte des résultats. Après, il faut comprendre les autres. C’est leur droit le plus souverain de choisir des relations avec un État ou avec un autre État. »
Selon lui, les tensions entre Paris et les États de l’AES relèvent davantage de considérations économiques que politiques : « Les États de l’AES ne sont pas en guerre contre Paris. Il faut le dire franchement. C’est un différend économique et dans ce différend économique, on peut trouver des solutions. »
« Pourquoi refuserais-je de lui vendre ? »
Au sujet de la Russie et de la diversification des partenaires commerciaux, le président adopte une logique résolument pragmatique : « Si un acheteur refuse le prix réclamé et que celui que vous venez de citer accepte le prix voulu, pourquoi je refuserais de lui vendre ce que j’ai ? »
Avant d’ajouter : « J’ai appris que ce sont des États où il y a de l’or. Ils ont aussi d’autres matières premières. Ça, il faut prendre ça en compte. »
Ces propos traduisent une approche où les intérêts économiques priment sur les considérations idéologiques.
« Il faut changer de paradigme vis-à-vis de l’Afrique »
C’est sans doute le passage central de l’entretien. Pour Brice Clotaire Oligui Nguema, les relations entre l’Europe et l’Afrique doivent évoluer : « Il faut comprendre que les Africains aussi ont évolué. Ce n’est plus l’Afrique d’hier, ce n’est plus l’Afrique des temps coloniaux. »
Il met en avant l’émergence d’une nouvelle génération de cadres africains : « On a des technocrates, des ingénieurs qui ont fait des études chez vous et quand ils reviennent en Afrique, ils regardent les choses autrement. Il faut des partenariats équitables, gagnant-gagnant. »
Puis il lance cet appel à la France : « Moi, je suis à Paris pour dire : il faut qu’on change de paradigme vis-à-vis de l’Afrique si on veut que les choses avancent. On veut la souveraineté, mais c’est ce changement de paradigme que nous voulons. Nous ne chassons personne du Gabon. Nous ne chassons personne. Nous, on veut diversifier. »
Selon lui, si les anciennes puissances coloniales ne prennent pas en compte cette évolution, elles continueront de perdre de l’influence sur le continent.
« Pourquoi les Chinois arrivent ? Les Russes arrivent ? », interroge-t-il.
« Les rentes étaient copieuses, sauf pour le peuple gabonais »
Sur le terrain économique, le chef de l’État cible les contrats conclus depuis plusieurs décennies.
« Très longtemps, le Gabon est passé pour un État où les rentes étaient copieuses, sauf pour le peuple gabonais. »
Il estime que le changement passe désormais par une renégociation : « Nous sommes liés dans des contrats coloniaux qui existent jusqu’à maintenant. Vous avez des contrats de 60 ans. Ça, il faut négocier. On ne va pas négocier les armes à la main mais politiquement, économiquement, analyser les contrats. C’est ce que nous voulons, nous, en Afrique. »
Cette déclaration intervient alors que le Gabon entend accroître la transformation locale de ses matières premières et revoir les conditions de certains partenariats stratégiques.
« Nous avons voulu éviter le chaos »
Brice Clotaire Oligui Nguema est également revenu sur le coup d’État du 30 août 2023 : « Nous sommes partis des élections truquées que vous connaissez, qui étaient non démocratiques. Nous avons voulu éviter le chaos pour notre pays. »
Il poursuit : « L’armée a dissous les élections. Les Gabonais, dans leur tête, ne veulent plus de successions dynastiques. Nous, on a tourné la page et, Dieu merci, nous l’avons fait sans effusion de sang. »
Le président considère aujourd’hui que le pays est revenu à un fonctionnement institutionnel normal : « Les institutions sont respectées, il y a des élections. Les Gabonais ne se plaignent pas. »
« Préserver les forêts, mais pas au détriment du développement »
Enfin, le président s’est exprimé sur le financement de la protection des forêts du bassin du Congo : « Je suis de cet avis. Il faut préserver les forêts. Mais à quel prix ? Il faut qu’on nous paye, parce que c’est vous qui polluez. Ce ne sont pas les Africains qui polluent. »
S’il défend la préservation des forêts, il refuse qu’elle freine le développement économique du pays : « Nous, on préserve les forêts, mais on ne va pas les préserver au détriment de notre développement. On a aussi besoin de se développer. À un moment donné, il faut trouver le juste milieu entre l’Europe et l’Afrique dans la préservation des forêts. C’est ce mécanisme qu’il faut imaginer. »
À travers cet entretien accordé au Figaro, Brice Clotaire Oligui Nguema dessine les contours de la politique étrangère et économique qu’il entend conduire. Un Gabon qui revendique sa souveraineté, refuse les relations exclusives et plaide pour une coopération fondée sur des intérêts mutuels, tout en assumant sa volonté de renégocier certains héritages économiques du passé.






