Un système bancaire sous tension structurelle
Les banques de la zone CEMAC (Cameroun, Tchad, Gabon, Congo, Centrafrique, Guinée équatoriale) ont une particularité qui les rend vulnérables : elles sont devenues les principales créancières de leurs propres États. Selon Fitch, ces prêts aux gouvernements et au secteur public représentent désormais 10 600 milliards de francs CFA, soit 39 % de leurs actifs totaux — et cette dépendance s’est encore accentuée ces dernières années.
Concrètement, quand l’État emprunte, ce sont les banques nationales qui achètent la dette. Un système qui fonctionne bien tant que la confiance règne, mais qui devient dangereux si l’État vacille : la banque et le souverain coulent ensemble.
Des profils de risque très inégaux selon les pays
Fitch rappelle les notations actuelles de la zone : le Cameroun (B/Négative) reste le mieux noté, suivi du Tchad (B-/Stable). Le Gabon (CCC-) et la République du Congo (CCC+) se situent en revanche dans des catégories signalant un risque de défaut substantiel. La Centrafrique et la Guinée équatoriale ne sont pas notées.
C’est précisément ces deux derniers pays — Gabon et Congo — que l’agence cite nommément comme les plus exposés à un risque de refinancement de leur dette en cas de scénario défavorable : inflation persistante, taux d’intérêt élevés, ou simple frilosité des investisseurs.
Pourquoi la hausse du pétrole ne suffira pas
C’est le cœur du paradoxe que pointe Fitch. Tous les pays de la zone, sauf la Centrafrique, sont exportateurs nets de brut et devraient engranger des recettes supplémentaires grâce à la hausse des prix — Fitch table sur un Brent moyen à 87 dollars le baril en 2026, avec un risque de dépassement si le conflit s’aggrave.
Mais l’agence prévient : cette manne sera largement **dépensée plutôt qu’épargnée** — en investissements pour le Gabon, en subventions pour le Congo. Autrement dit, l’argent frais ne servira pas à désendetter les États ni à soulager les tensions de liquidité sur le marché obligataire régional.
Pire, si les prix du brut dépassaient durablement 100 dollars, ces pays — tous dépendants des importations de produits raffinés — verraient grimper le coût de l’énergie et de l’alimentation, érodant le pouvoir d’achat des ménages et la capacité de remboursement des PME et des particuliers. **Le bilan net serait négatif**, selon Fitch : ces effets inflationnistes l’emporteraient sur les gains tirés de l’exposition des banques au secteur pétrolier (environ 20 % du total des prêts dans la zone).
Des banques déjà fragiles avant la crise
La note rappelle un chiffre qui mérite l’attention des investisseurs et des bailleurs : le taux de créances douteuses dans le système bancaire CEMAC atteignait 16,7 % à fin septembre 2025 — un niveau élevé — pour une couverture par les provisions de seulement 74 %. Une grande partie du risque reste donc non provisionnée, ce qui expose directement le capital des banques en cas de choc, d’autant que les concentrations sur certains noms et secteurs restent fortes.
Un scénario à double tranchant
Fitch identifie deux trajectoires possibles. Si le trafic dans le détroit d’Ormuz se normalise plus rapidement qu’anticipé, les prix du pétrole pourraient refluer sous la projection de 87 dollars — un soulagement pour les consommateurs, mais une moindre manne pour les budgets pétroliers. À l’inverse, une réescalade du conflit pousserait les prix au-delà de 100 dollars, avec les effets inflationnistes décrits plus haut.
Dans les deux cas, l’agence maintient que les profils de crédit des banques de la CEMAC devraient rester globalement résilients à court terme — mais sous surveillance étroite si les conditions de financement venaient à se tendre durablement.
Ce que cela signifie pour les décideurs
Pour les gouvernements de la zone, le message de Fitch est clair : la fenêtre offerte par la hausse des cours pétroliers est étroite et conditionnelle. Sans gestion rigoureuse des recettes exceptionnelles et sans réduction de la dépendance des banques au financement souverain, le système bancaire régional restera structurellement exposé à tout retournement de conjoncture.
Pour les investisseurs et créanciers internationaux, cette note constitue un signal de prudence sur la capacité de refinancement de plusieurs États de la zone — un paramètre désormais déterminant dans la tarification de toute nouvelle émission obligataire régionale.







