Il faut regarder une carte de l’Afrique centrale pour saisir ce que Libreville préfère ne pas nommer. Au nord, la Guinée équatoriale. Au nord encore, le Cameroun. À l’est et au sud, le Congo-Brazzaville. Les trois voisins terrestres du Gabon, sans exception. Et sur ces trois frontières, à des degrés divers, le même acteur s’est invité depuis 2024 : la Russie, ou plus exactement l’Africa Corps, cette structure paramilitaire placée sous la tutelle du ministère russe de la Défense qui a récupéré l’essentiel de l’héritage africain de Wagner après la mort d’Evgueni Prigojine.
Bata, à quelques kilomètres de la frontière
Le cas le mieux documenté se joue chez le plus proche des voisins. En Guinée équatoriale, entre 100 et 200 instructeurs russes auraient été déployés depuis août 2024 pour sécuriser le régime de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. L’information, révélée par l’agence Reuters à partir de sources diplomatiques et gouvernementales, s’est doublée de témoignages concordants : des hommes en treillis, parfois ornés d’insignes russes, aperçus près du palais de Malabo à l’heure de la relève.
Ces hommes ne se déploient pas seulement sur l’île de Malabo. Ils seraient également présents à Bata, sur la partie continentale du pays, cette étroite bande de terre coincée entre le Cameroun et le Gabon. Autrement dit, à portée de regard de la frontière gabonaise. Le président Obiang lui-même avait remercié Vladimir Poutine, dès septembre 2024, pour l’envoi de ces « instructeurs » censés renforcer la défense du pays. La formule diplomatique masque mal la réalité : protéger une dynastie qui prépare sa transmission héréditaire.
À Brazzaville, la garde présidentielle « au second plan »
Le franchissement d’un cran supplémentaire s’est produit de l’autre côté, au Congo de Denis Sassou Nguesso. Le 15 août 2025, pour le 65e anniversaire de l’indépendance, des paramilitaires russes ont surveillé la parade présidentielle sur le boulevard Alfred-Raoul, treillis et talkie-walkie en main, tireur d’élite en position, téléphone satellitaire à la ceinture. Une première assumée : ces hommes étaient, pour la première fois, intégrés à la garde présidentielle congolaise.
L’Ifri, qui a reconstitué la scène, rapporte cette consigne donnée aux observateurs par un haut gradé du dispositif sécuritaire congolais : « La sécurité du président est désormais entre les mains des Blancs. La garde présidentielle est désormais au second plan, en appui. » La phrase résume à elle seule la nature du basculement. À Brazzaville, réélu en mars 2026 avec près de 95 % des suffrages, Sassou Nguesso a confié la protection de sa personne à des hommes qui n’ont d’attache ni au pays, ni à son armée.
Le Cameroun, un accord sans bottes au sol
Reste la piste camerounaise, la plus fréquemment évoquée et la plus surestimée. Yaoundé et Moscou ont bien signé, le 12 avril 2022, un accord de coopération militaire de treize pages, paraphé côté camerounais par le ministre de la Défense Joseph Beti Assomo et côté russe par Sergueï Choïgou. Paul Biya l’a fait ratifier en décembre 2023. L’accord existe, il est public, il porte sur la formation des troupes et la lutte contre le terrorisme.
Mais à ce jour, aucun déploiement physique d’instructeurs russes sur le sol camerounais n’a été établi. Il faut le dire clairement pour ne pas nourrir la confusion ambiante : entre un texte signé à Moscou et des paramilitaires dans une garde présidentielle, il y a la distance qui sépare une intention d’un fait accompli. Le Cameroun figure sur la carte au titre de la coopération diplomatique, pas de la présence armée.
Luanda, quand la justice s’en mêle
Plus au sud, hors du voisinage immédiat du Gabon mais dans le même mouvement, l’Angola vient de livrer l’illustration la plus judiciaire de cette poussée. Il y a quelques jours, un tribunal de Luanda a condamné deux ressortissants russes, le consultant politique Igor Ratchine à onze ans de prison et son traducteur Lev Lakchtanov à huit ans, pour espionnage, terrorisme, association de malfaiteurs et détention illégale de devises.
Arrêtés en août 2025, les deux hommes sont accusés d’avoir contribué à alimenter les émeutes de juillet de la même année, parties d’une grève des taxis contre la hausse des carburants et soldées par une vingtaine de morts selon le ministère de l’Intérieur angolais. Une enquête conjointe de RFI et du collectif All Eyes on Wagner les rattachait à « Africa Politology », un réseau russe mêlant conseillers politiques, lobbyistes et opérateurs d’influence. Le parquet leur reproche notamment d’avoir versé plus de 24 000 dollars à des journalistes et experts locaux pour diffuser des contenus pro-russes. Les intéressés parlent, eux, d’un simple projet de centre culturel. Luanda n’a pas retenu cette version.
Et Libreville ?
Voilà donc le décor autour du Gabon : des instructeurs à sa frontière nord, des gardes du corps à sa frontière est, un procès retentissant plus au sud, un accord dormant au nord. Et au milieu, une case restée vide.
Car pour l’heure, aucune présence militaire russe n’est signalée sur le sol gabonais. Ce qui lie Libreville à Moscou relève du seul registre diplomatique. Le Gabon a confirmé, début avril 2026, sa participation au troisième sommet Russie-Afrique prévu cette année, à l’occasion d’une audience accordée à l’ambassadeur russe Dmitrii Korepanov. Un groupe interparlementaire a été créé côté Douma. Le tout au nom d’une « diversification des partenaires » érigée en doctrine par le président Brice Clotaire Oligui Nguema. Des mots, des poignées de main, un siège à réserver dans un sommet. Rien qui ressemble, pour l’instant, à un homme en armes devant un palais.
Le camp de Gaulle, l’autre versant
En matière militaire, le Gabon reste arrimé à un partenaire ancien. Mais cet ancrage a changé de visage. À la périphérie de Libreville, le camp de Gaulle abritait depuis 1975 le 6e bataillon d’infanterie de marine, unité de combat et symbole de la présence tricolore en Afrique centrale. Ce bataillon n’existe plus : dissous le 31 août 2025, il a cédé la place à une académie militaire. Le camp doit être rebaptisé et transformé en terrain d’entraînement cogéré par la France et le Gabon.
Les effectifs disent la même chose, en plus brutal. Près de 1 200 soldats français y vivaient il y a une décennie. Ils étaient de 350 à 380 à la veille de la transition de 2023. Au 1er juillet 2025, il n’en restait qu’une centaine. « Il n’y aura plus de véhicules blindés ni de chars français ici à Libreville, mais il y aura des instructeurs », résumait Oligui Nguema au micro de RFI.
La formule mérite d’être savourée. Pendant que la Russie envoie des instructeurs à Malabo et à Brazzaville pour tenir des palais, la France rétrograde son bataillon de combat en corps d’instructeurs pour former des soldats gabonais. Le même mot, deux logiques inverses. Le Gabon se retrouve, avec Djibouti, l’une des dernières implantations françaises permanentes du continent, après les départs du Mali, du Burkina et du Tchad.







