Comment une zone industrielle établie en vitrine de la diversification économique gabonaise en est-elle lieu à ne plus payer ses propres agents ? Pourquoi l’État at-il laissé se dégrader, pendant plus d’un an, un circuit de reversement dont il connaît pourtant l’importance vitale pour le fonctionnement de la zone ? Et qui devra répondre au risque de paralysie qui pèse désormais sur des dizaines d’entreprises et plusieurs milliers d’emplois ? Ce sont ces questions, aussi simples que dérangeantes, que cette enquête tente d’éclairer.
Une trésorerie à sec depuis plus d’un an
Selon les informations rapportées le 13 août par le site d’information Gabon Review, relayées depuis par plusieurs médias gabonais, l’Autorité administrative de la ZIS de Nkok fait face depuis 2025 à des difficultés persistantes pour percevoir la quote-part de 20 % des recettes qui doit normalement lui être inversée dans le cadre du fonctionnement de la zone. Un chiffre sec, presque abstrait, mais qui a un visage bien concret pour les agents concernés : celui de fins de mois sans salaire.
Un an. C’est le temps qu’il aura fallu pour que ce dysfonctionnement, connu des administrations concernées depuis son apparition, se traduise concrètement par une trésorerie asséchée et environ deux mois d’arriérés de salaires pour une partie du personnel. Des hommes et des femmes qui font tourner les portiques, contrôlent les entrées, respectent les registres administratifs, et qui attendent aujourd’hui un argent qui ne vient pas, sans qu’on leur explique vraiment pourquoi. Un délai qui interroge : s’agit-il d’une simple lenteur bureaucratique, ou de l’indifférence d’une chaîne administrative pour laquelle le genre financier d’une institution publique, et de ses agents, ne constitue pas une urgence ?
Contacté par la presse locale, l’administrateur général de l’Autorité administrative, Serge Samy Biveghe, aurait reconnu une situation financière « de plus en plus préoccupante », sans toutefois donner de calendrier précis de résolution ni désigner d’échelon responsable du blocage. Un nouveau mécanisme de renversement serait actuellement « à l’étude » au niveau des administrations financières de l’État, une formule qui, en l’absence de tout engagement daté, ressemble davantage à un aveu d’impuissance qu’à une solution. Pour un personnel qui compte les jours, ce genre de promesse a un goût amer : celui du déjà entendu.
Un mécanisme dont l’État connaît pourtant la fragilité
Pour mesurer la gravité de la situation, il faut revenir sur l’architecture financière de la zone. Contrairement à un budget classique alimenté par une dotation prévisible, l’Autorité administrative de Nkok tire l’essentiel de ses moyens de fonctionnement d’un pourcentage prélevé sur les recettes générées par l’activité de la zone : droits, taxes et redevances collectés notamment via le dispositif douanier installé sur site. Ce montage, présenté à l’origine comme un gage d’autonomie financière, la place en réalité à la merci du bon vouloir et de l’efficacité des circuits de recouvrement de l’État.
Un tel mécanisme ne tolère aucune approximation. Dès que le circuit se grippe, par lenteur bureaucratique, conflit de compétence entre administrations, ou arbitrages de trésorerie publique défavorables, l’institution se retrouve sans marge de manœuvre, incapable de couvrir ses charges les plus élémentaires, à commencer par la masse salariale. Que ce risque se soit matérialisé pendant plus d’un an sans réponse structurelle pose une question simple : les administrations financières de l’État ignorent-elles la vulnérabilité de ce dispositif, ou l’ont-elles sciemment laissée prospérer ?
Un succès de façade ?
L’écart est frappant entre ce constat et le discours officiel. La zone continue en effet d’être présentée par les autorités gabonaises comme l’un des succès les plus tangibles de la politique de diversification économique post-pétrolière. Portée dès son lancement, au tournant des années 2010, par le président de l’époque, Ali Bongo Ondimba, qui en avait fait l’un des symboles de son projet de « Gabon industriel », la zone est née d’un partenariat entre l’État gabonais et le groupe singapourien Olam. Son développement a ensuite été repris par Arise IIP, filiale industrielle fondée et dirigée par Gagan Gupta, aujourd’hui présenté comme l’un des principaux artisans de l’expansion des zones économiques spéciales sur le continent. Le site s’étend aujourd’hui sur plus de 1 300 hectares et rassemble plusieurs dizaines d’entreprises, actives notamment dans la transformation du bois, la pharmacie ou la métallurgie, pour plusieurs milliers d’emplois directs et indirects. Les exportations de la zone auraient été multipliées par plus de six en quatre ans, passant d’environ 49 milliards de FCFA en 2018 à plus de 307 milliards de FCFA en 2022, selon les chiffres publiés par Gabon Review. Le site a par ailleurs changé de statut en 2023, passant de « zone économique à régime privilégié » à « zone d’investissement spéciale », une évolution présentée à l’époque comme une montée en gamme institutionnelle censée renforcer sa gouvernance.
Le modèle a d’ailleurs essaimé bien au-delà des frontières gabonaises. Sous l’impulsion de Gagan Gupta et d’Arise IIP, des plateformes calquées sur le schéma de Nkok ont vu le jour ou sont en construction dans plusieurs capitales du continent : la Zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ) au Bénin, la Plateforme industrielle d’Adétikopé (PIA) au Togo, un projet de zone industrielle dans le district de Bugesera au Rwanda, ou encore de nouveaux sites annoncés en Sierra Leone et au Malawi. Nkok, présenté comme le laboratoire originel de cette approche, a ainsi longtemps servi de référence à des gouvernements en quête de leur propre miracle industriel. Un rayonnement qui rend d’autant plus embarrassante la crise interne qui traverse aujourd’hui son propre modèle.
Cette montée en gamme at-elle été suivie d’effets sur le plan financier, ou s’est-elle limitée à un changement d’appellation sur les documents officiels ? La question mérite d’être posée. Une administration qui ne parvient pas à percevoir les ressources auxquelles elle a légalement droit, plus d’un an durant, ne peut raisonnablement être qualifiée de mieux gouvernée qu’avant sa réforme statutaire. Les records d’exportation mis en avant dans la communication publique ne disent rien de la solidité de l’institution censée superviser leur bon développement. Et c’est précisément cette solidité qui vacille aujourd’hui, loin des discours et des cérémonies officielles.
Qui rendra des comptes ?
À ce stade, ni le ministère de tutelle, ni les administrations financières mises en cause, ni le concessionnaire du site n’ont communiqué publiquement sur les causes précises de ce dysfonctionnement, sur l’identité des de la chaîne de blocage responsables, ni sur un calendrier ferme de régularisation. Ce silence, alors même que des agents publics n’ont pas été payés depuis deux mois et qu’un mouvement social est ouvertement évoqué, ne peut manquer d’interroger sur la hiérarchie des priorités au sein de l’appareil d’État. On demande à ces agents de tenir, de patienter encore, pendant que la machine administrative cherche, en coulisses, un mécanisme qu’elle aurait dû anticiper depuis longtemps.
Le risque d’un effet domino
Au-delà du seul sort des employés de l’Autorité administrative, c’est la continuité des services régaliens sur le site qui est en jeu : contrôles douaniers, sécurité, gestion des infrastructures communes, délivrance des autorisations administratives aux entreprises installées. Un ralentissement ou une interruption de ces fonctions, même partielle, se répercuterait directement sur les dizaines d’industriels, gabonais et étrangers, qui opèrent dans la zone et dont beaucoup dépendent de cette fluidité administrative pour honorer leurs propres engagements d’exportation. Autrement dit, une défaillance purement administrative, née d’un problème de reversement resté sans solution pendant plus d’un an, pourrait finir par coûter cher à l’économie réelle, en exportations, en emplois, en recettes fiscales, que la zone est précisément censée générer.
Le flou qui entoure aujourd’hui le calendrier du « nouveau mécanisme » évoqué par les autorités laisse craindre que cette crise, pourtant largement prévisible, ne soit traitée avec la même lenteur que celle qui l’a fait naître. En attendant, à Nkok, les camions continuent de rouler. Mais dans les bureaux de l’Autorité administrative, on ne sait plus très bien jusqu’à quand.







