Cette époque semble aujourd’hui révolue. Le rideau est tombé le 19 juillet dernier sur la Coupe du monde, mais il est aussi tombé sur une certaine idée de la domination de Canal+. De Dakar à Abidjan, de Brazzaville à Libreville, des millions d’abonnés ont découvert qu’il était désormais possible de vivre un Mondial sans Canal+. Une première qui en dit long sur les mutations du marché audiovisuel africain.
La bascule s’est jouée à quelques jours du coup d’envoi. En confiant l’exclusivité payante pour dix-neuf territoires d’Afrique subsaharienne francophone, Gabon compris, au groupe togolais New World TV, la FIFA a écarté le diffuseur qui régnait sur les grands rendez-vous depuis plus de dix ans. Le rachat de MultiChoice, finalisé en septembre 2025, n’y aura rien changé : ses filiales SuperSport et DStv couvrent le tournoi en zones anglophone et lusophone, mais le francophone est resté hors périmètre.
Pour le Groupe Bolloré, qui fait de Canal+ son principal véhicule dans les médias et le divertissement, l’enjeu dépasse la perte d’une compétition. Depuis plus de vingt ans, le football est le produit d’appel qui justifie le prix des abonnements sur une grande partie du continent. Or l’explosion du coût des droits sportifs, l’arrivée de nouveaux diffuseurs comme New World TV, la concurrence de StarTimes, la résistance de Satcon sur certains marchés et la montée du streaming bouleversent un modèle qui paraissait solidement installé. Quand la locomotive sportive s’en va, c’est toute la promesse commerciale qui vacille.
L’ironie n’échappera à personne. Le Gabon fut longtemps le théâtre d’un bras de fer entre Canal+ et Satcon, accusé de reprendre frauduleusement les signaux protégés. En 2014, puis en 2021, le groupe menait la charge à coups de plaintes et de saisines de la HAC, jusqu’à obtenir de la Cour d’appel de Libreville l’interdiction faite à Satcon de retransmettre la Liga. Le défenseur intraitable de l’exclusivité se retrouve aujourd’hui privé du joyau qu’il défendait bec et ongles.
Le passage de témoin n’a pourtant rien eu d’un long fleuve tranquille. Plaintes sur les décodeurs, signal capricieux, pétitions réclamant des remboursements : faute de mieux, une partie du public serait retournée les flux pirates, précisément ce que Canal+ passait son temps à dénoncer. New World TV, lui, salue dans un communiqué du 24 juillet un Mondial « historique », bilan flatteur à confronter au ressenti d’abonnés qui ont surtout retenu les coupures.
Reste la suite. La Coupe du monde 2030 laisse à la FIFA quatre ans pour décider si elle maintient le cap de la régionalisation ou rappelle les mastodontes. D’ici là, l’abonné gabonais aura retenu la leçon : dans la guerre des droits, personne ne tient la télécommande pour toujours.







