Le Gabon change d’échelle. Le dimanche 8 juin 2026, le général Oligui Nguema a présidé en personne la pose de la première pierre du port en eau profonde de Kobé-Kobé, dans la province de l’Estuaire, marquant l’entrée dans une phase opérationnelle d’un projet structurant pensé de longue date. « C’est un projet qui inscrit dans le réel notre volonté de sortir de la dépendance au pétrole », a déclaré la présidence gabonaise à l’issue de la cérémonie. Une ambition d’autant plus urgente que les recettes pétrolières, qui représentaient encore près de 45 % des revenus de l’État il y a dix ans, s’érodent à mesure que les gisements mûrissent.
La présence du chef de l’État sur le site n’est pas anodine. Elle signale, au-delà du protocole, un engagement personnel au plus haut niveau de l’État dans la concrétisation de ce chantier. Le site retenu s’y prête techniquement : un tirant d’eau visé entre 14 et 16 mètres, contre moins de 10 mètres pour le port d’Owendo dans sa configuration actuelle, insuffisant pour accueillir les navires de nouvelle génération dont le tirant dépasse désormais couramment les 12 mètres. Ce seul paramètre conditionne l’accès aux routes maritimes les plus compétitives et, par ricochet, la capacité du Gabon à exporter à coût réduit vers l’Asie, l’Europe et les Amériques.
De Belinga au quai : une chaîne industrielle intégrée
Le projet Kobé-Kobé s’articule autour de quatre composantes indissociables. Premier maillon : la mine de fer de Belinga, dans le nord-est du pays, dont les réserves estimées dépassent 1 milliard de tonnes de minerai à haute teneur — parmi les gisements les plus importants encore inexploités à l’échelle mondiale. Deuxième maillon : une ligne ferroviaire d’environ 600 kilomètres reliant Belinga au littoral atlantique, appelée à acheminer le minerai extrait vers la côte. Troisième maillon : le port en eau profonde lui-même, dimensionné pour traiter plusieurs dizaines de millions de tonnes par an à terme. Quatrième maillon : le barrage hydroélectrique de Booué, dont la puissance installée projetée avoisine 900 mégawatts, destiné à alimenter en énergie l’ensemble du complexe.
« La valeur doit rester sur le sol gabonais », a souligné une source gouvernementale proche du dossier, en marge de la cérémonie du 8 juin. Une partie du minerai de fer a en effet vocation à être transformée localement avant exportation, ce qui suppose la création d’unités de valorisation à pied d’œuvre — et démultiplie mécaniquement l’impact économique par rapport à une simple logique d’extraction-exportation brute.
L’opérateur retenu, Africa Global Logistics, a signé une convention avec l’État gabonais en avril 2026. La société est déjà active dans le pays, où elle emploie une main-d’œuvre composée à plus de 80 % de ressortissants gabonais, selon une source autorisée au sein du comité de pilotage du projet.
160 000 emplois, une promesse chiffrée
Le volet social du dossier est quantifié avec une précision inhabituelle pour un projet en phase de lancement. Les autorités avancent le chiffre de 160 000 emplois directs et indirects, selon une source autorisée au sein du comité de pilotage. Pour un pays de 2,3 millions d’habitants, dont la population active est estimée à environ 800 000 personnes, l’ordre de grandeur est considérable : le complexe Kobé-Kobé pourrait, à pleine maturité, représenter près de 20 % de la population active nationale.
La décomposition de ces emplois est éloquente. Les postes directs concernent l’exploitation minière, la maintenance ferroviaire, les opérations portuaires et la transformation du minerai. Les emplois indirects irrigueraient un tissu dense de sous-traitants, prestataires logistiques, fournisseurs de services et acteurs du BTP mobilisés pour la phase de construction, évaluée à plusieurs années. « L’emploi des jeunes n’est pas une retombée espérée. C’est un objectif assumé dès le départ », a-t-on précisé à la présidence en marge de la cérémonie.
Le Gabon présente un taux de chômage des jeunes oscillant entre 35 % et 40 % selon les estimations les plus récentes. Dans ce contexte, la mise en service visée à l’horizon 2030 — soit dans moins de quatre ans — confère au projet une dimension de politique publique autant qu’industrielle.
Hub d’Afrique centrale : un positionnement géopolitique
L’ambition dépasse les frontières gabonaises. Dans une sous-région où les ports de Douala, Pointe-Noire et Libreville se disputent les trafics de l’hinterland, Kobé-Kobé est pensé comme un hub logistique de référence pour l’ensemble de l’Afrique centrale, un marché de plus de 200 millions de consommateurs. La profondeur du plan d’eau et les capacités de stockage projetées doivent permettre d’attirer des lignes maritimes directes aujourd’hui détournées vers des escales concurrentes, réduisant les coûts de transit pour les exportateurs de la zone.
Le modèle de gouvernance retenu est lui aussi instructif. Plutôt qu’un partenaire unique, le Gabon a associé plusieurs pays et opérateurs aux différentes composantes du projet, tout en conservant la maîtrise d’ouvrage. « Plusieurs partenaires, mais un seul décideur : le Gabon », résume une source gouvernementale. Une architecture pensée pour éviter toute forme de dépendance exclusive, dans un contexte où la compétition d’influence sur les infrastructures africaines s’est nettement intensifiée depuis une décennie.
Le montant global de l’investissement n’a pas été officiellement communiqué à ce stade. Des projets comparables sur le continent — port en eau profonde de Lekki au Nigeria, terminal de Kribi au Cameroun — ont mobilisé entre 500 millions et 1,5 milliard de dollars (00 milliards et 900 milliards de FCFA) pour les seules infrastructures portuaires, hors volet ferroviaire et énergétique. Avec l’intégralité de la chaîne, l’enveloppe totale du complexe Kobé-Kobé pourrait se situer dans une tout autre magnitude.
En posant lui-même la première pierre le 8 juin, Oligui Nguema a voulu imprimer sa marque sur ce qui s’annonce comme l’un des chantiers les plus structurants de sa gouvernance : celui d’un pays qui, pour la première fois de son histoire moderne, entreprend de bâtir une souveraineté économique ancrée dans la transformation de ses propres ressources.













