Tribune signée : Guilou Bitsutsu-Gielessen
Face à la perspective de licenciements économiques massifs, une interrogation s’impose avec gravité : le cadre actuel de régulation est-il encore adapté à l’ampleur des crises contemporaines ? Ou faut-il, désormais, franchir un cap décisif en soumettant tout licenciement économique à l’accord préalable et obligatoire de la Primature ?
Dans un contexte où la transition politique gabonaise a placé la dignité des travailleurs au cœur de son discours, l’État ne peut plus se contenter d’être un arbitre lointain. Il doit devenir le bouclier actif contre la précarité. Ériger la Primature en instance de validation des plans sociaux n’est plus une option idéologique : c’est une exigence de justice sociale.
Une fragilité financière qui interroge la soutenabilité du modèle
Les documents communiqués dans le cadre de la procédure de restructuration révèlent une dégradation progressive des indicateurs économiques du groupe. Le chiffre d’affaires consolidé serait ainsi passé de 176 milliards de francs CFA en 2023 à 171 milliards en 2025, confirmant une érosion lente mais continue de l’activité.
Dans le même temps, la situation financière s’est fortement détériorée : le résultat net aurait basculé dans le rouge, affichant une perte estimée à 2,5 milliards de francs CFA. Ces données, si elles traduisent une réalité structurelle, ne sauraient pour autant justifier un traitement purement mécanique de la variable sociale.
Car au cœur de cette équation, une décision cristallise les tensions : un licenciement économique visant 207 salariés, principalement au sein des enseignes GABOPRIX et CK2 Libreville, filiales essentielles du maillage commercial de l’entreprise.
La Primature comme rempart : reprendre le contrôle face aux dérives économiques
Laisser aux seules logiques des conseils d’administration le pouvoir de décider du sort de centaines de travailleurs a montré ses limites. Lorsqu’une entreprise aussi structurante que la CECA-GADIS, présente sur l’ensemble du territoire et essentielle à la vie quotidienne des citoyens, envisage une réduction de ses effectifs, l’impact n’est plus sectoriel : il devient national.
Introduire un arbitrage obligatoire du Premier ministre permettrait d’atteindre trois objectifs majeurs.
D’abord, sanctuariser le droit au travail. Le rôle de l’État ne peut se limiter à constater les dégâts sociaux après coup. En plaçant la Primature au sommet du processus de validation, il s’agit de garantir qu’aucune suppression d’emploi ne soit décidée pour de simples commodités comptables ou des ajustements de court terme.
Ensuite, forcer le dialogue et la recherche d’alternatives réelles. Avant toute validation, les entreprises seraient tenues de démontrer qu’elles ont épuisé toutes les options : réduction des dépenses de fonctionnement des dirigeants, recours au chômage technique partiel, rééchelonnement des dettes, redéploiement interne des compétences. Le licenciement ne deviendrait plus une solution de facilité, mais un dernier recours strictement encadré.
Enfin, protéger les deniers publics. L’État étant régulièrement appelé à intervenir dans la recapitalisation ou le sauvetage d’entreprises stratégiques, notamment via des mécanismes publics, il est légitime qu’il dispose d’un droit de regard renforcé sur les décisions humaines qui aggravent ou atténuent les crises.
Au-delà du Code du travail : vers une doctrine de patriotisme économique
Certains estimeront que l’Inspection du travail joue déjà ce rôle de régulation. Mais face à des crises systémiques touchant des entreprises stratégiques, l’approche purement administrative atteint ses limites. Elle manque de portée politique et de capacité d’arbitrage global.
Or, un licenciement économique ne saurait être réduit à une procédure juridique. Il s’agit d’un fait social majeur, générateur de précarité, de déséquilibres familiaux et de contraction du pouvoir d’achat. À ce titre, il relève pleinement de l’ordre public économique, donc de la responsabilité du gouvernement.
Légiférer pour impliquer directement la Primature enverrait un signal clair aux opérateurs économiques : le capital humain n’est pas une variable d’ajustement. Il constitue un patrimoine national à protéger avec la même rigueur que les équilibres financiers.
Un arbitrage fort pour un Gabon solidaire
Certes, une telle réforme pourrait être perçue comme une forme d’interventionnisme étatique accru. Mais elle doit être comprise autrement : non comme une entrave à l’économie, mais comme une assurance de stabilité sociale et de prévisibilité pour tous les acteurs.
L’accord préalable de la Primature ne signifierait pas un refus systématique des plans sociaux. Il instituerait un principe de transparence et de responsabilité.
Lorsque le licenciement s’avère inévitable, il serait encadré, conditionné et accompagné d’obligations strictes en matière de reconversion, d’indemnisation et de protection des travailleurs.
Dans le cas de la CECA-GADIS, l’urgence impose de dépasser les demi-mesures. L’enjeu n’est pas seulement économique : il est social, politique et presque symbolique.
Pour que la formule « le Gabon d’abord » prenne tout son sens dans le quotidien des travailleurs, l’État doit s’affirmer comme le garant ultime de la stabilité sociale. Cela passe par un choix clair : ériger la Primature en gardienne de l’emploi national.






