Il y a des silences qui pèsent plus lourd que les réquisitoires. Dans les couloirs feutrés du Palais de justice de Libreville, ce mardi 25 août 2026, c’est ce silence-là qui domine. Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) s’y réunit en formation disciplinaire pour examiner le cas de plusieurs magistrats du siège et du parquet, priés de répondre de faits signalés par des justiciables ou relevés par les services d’inspection. Officiellement, aucun nom ne circule. Officieusement, un seul revient sur toutes les lèvres, à voix basse, comme on parle d’un homme dont on ne sait plus s’il faut le plaindre ou le craindre.
On l’avait connu conquérant. Procureur général près la cour d’appel judiciaire de Libreville, magistrat hors hiérarchie, docteur en droit de Paris-Panthéon-Assas, Eddy Minang s’était imposé comme l’une des figures les plus en vue de la magistrature gabonaise, de celles que l’on remarque et que l’on redoute. Puis, le 9 juin 2026, la mécanique s’est enrayée. Par la décision n° 000007/MJGSCDH, signée du Garde des Sceaux Augustin Emane et notifiée le lendemain, il a été suspendu « à titre provisoire, pour une durée de trois mois ».
Depuis, une intérimaire, Thalie Obone Nguema-Edjo, occupe son fauteuil.
Plusieurs affaires de malversations et d’interférences judiciaires supposées sont à l’origine de cette mesure conservatoire. L’acte administratif, lui, reste muet. Il n’énonce aucun grief formel, et le ministre de la Justice s’est contenté d’en défendre le caractère conservatoire, destiné, dit-il, à préserver le bon fonctionnement du service. Mais les dossiers qui la nourrissent ont fini par affleurer.
Le sablier de la suspension
Reste le temps, ce juge silencieux. Engagée le 9 juin, la suspension de trois mois s’achève aux alentours du 9 septembre. L’audience disciplinaire tombe donc à quelques jours de son extinction, et tout se joue dans cet interstice. Ou le CSM se saisit du dossier, et la simple mesure administrative bascule dans une procédure disciplinaire en règle, ouvrant la voie à toutes les sanctions que prévoit le Statut des magistrats, du blâme à la révocation. Ou le silence l’emporte, le délai expire, et le procureur général reprend sa place comme si rien n’avait eu lieu.
Car en matière disciplinaire, le CSM change de visage. Il n’est plus présidé par le chef de l’État, qui préside ses formations ordinaires, mais par le président de la Cour de cassation. Les portes se ferment, les débats se tiennent à huis clos, et les décisions, dûment motivées, restent susceptibles d’un recours devant le Conseil d’État dans les quinze jours.
Une procédure qui interroge aussi ses juges
L’ironie, ici, va plus loin qu’un simple retournement de situation. Celui qui exigeait hier la rigueur des autres peut aujourd’hui l’exiger de l’institution. Pour fonder la suspension, le ministère s’est appuyé sur l’article 150 du Statut. Plusieurs magistrats, relayés par la presse judiciaire, y voient une procédure expédiée : pas d’audition, pas de demande d’explications, pas de saisine préalable du président du CSM ni de son Secrétariat permanent, pourtant gardien de la discipline du corps. Un conseil de discipline avait bien été annoncé pour le 22 juin. Sa décision devait remonter jusqu’au CSM. Son issue, elle, n’a jamais été rendue publique.
Blanchi ou rattrapé : à trois jours de l’audience et à deux semaines de la fin de sa suspension, Eddy Narcisse Minang reste suspendu dans le vide, ni innocenté ni condamné. Le huis clos du 25 août dira si celui qui jugeait les autres saura, à son tour, se tenir du bon côté de la barre.







