Il faut s’arrêter un instant devant les six colonnades blanches pour mesurer ce qu’elles portent. Au cœur de Libreville, à deux pas de l’ancien Musée national, la circulation continue de gronder, les taxis klaxonnent, la vie ordinaire du centre-ville suit son cours. Et pourtant, sur cette esplanade que les Librevillois appellent simplement Hollando, six plaques dorées viennent d’inscrire dans la pierre les noms de six hommes tombés sous les balles d’un peloton. « Leurs âmes sont vivantes en ce lieu », confiait, la voix étreinte, un habitant venu se recueillir au lendemain de l’inauguration, à l’occasion des festivités du 17 août.
Ils étaient six. Jean-Baptiste Medang-Ovono et Pierre Mouemba, exécutés le 18 juillet 1979 lors de la première exécution publique du pays. Ferdinand Nzigou Boulingui, Souleymane Massala et Christophe Mickoto Mombo, fusillés le 1er décembre 1982. Et le capitaine Alexandre Mandja Ngokouta, mis à mort le 11 août 1985 pour tentative de coup d’État contre Omar Bongo Ondimba. Ce jour-là, les caméras de la télévision nationale filmèrent la scène, retransmise en direct dans les foyers gabonais. À Hollando, sous le parti unique, des dizaines de milliers de curieux se pressaient pour voir tomber un homme. La peur, alors, tenait lieu de justice.
Quatre décennies plus tard, l’État a fait de ce théâtre de mort un lieu de mémoire. Le message est net : ce qui s’est joué ici ne doit pas s’effacer. Pour beaucoup de jeunes Gabonais qui passent devant sans savoir, les plaques racontent une histoire qu’aucun manuel ne leur avait enseignée. Le geste n’a rien d’anodin. Il touche à l’une des pages les plus lourdes de la vie politique nationale, et il l’assume au grand jour.
Reste une coïncidence que nul, à Libreville, n’a manqué de relever. Car il y a quelques mois à peine, le pouvoir semblait regarder dans la direction opposée. Le 8 janvier 2026, lors des vœux au chef de l’État, le président du Conseil économique, social, environnemental et culturel, Guy-Bertrand Mapangou, tirait la sonnette d’alarme face aux « crimes de sang » qui endeuillaient les familles et posait tout haut la question du rétablissement de la peine capitale. En réponse, le président Brice Clotaire Oligui Nguema n’a pas fermé la porte. Refusant de trancher seul, il a renvoyé la décision au peuple. « Cette réflexion doit être portée par le peuple qui m’a élu », déclarait-il, ouvrant la voie à une consultation nationale, voire à un référendum.
Le pays vivait alors des semaines d’angoisse. La fin de l’année 2025 avait été rythmée par des découvertes macabres, des enfants enlevés, des corps mutilés, ces crimes que l’on dit rituels et que chaque famille redoutait pour les siens. L’affaire du petit Cameron Loko, treize ans, retrouvé sans vie quelques jours après sa disparition, avait cristallisé l’effroi. Dans ce climat, l’idée de renvoyer les criminels devant un peloton n’avait plus rien d’impensable pour une partie de l’opinion, lasse d’une justice jugée impuissante face aux commanditaires présumés.
D’où le malaise. Comment tenir ensemble, à quelques mois d’intervalle, un État qui grave le nom de ses fusillés pour ne pas les oublier et un État qui songeait à renvoyer d’autres hommes devant les fusils ? En honorant les victimes d’un châtiment aujourd’hui aboli, le pouvoir referme-t-il, par ce seul geste, le débat qu’il avait lui-même rouvert en janvier ? Ou faut-il y lire deux mouvements distincts, l’un tourné vers le passé, l’autre vers la peur du présent, que rien n’oblige à réconcilier ?
Sur le terrain du droit, la question n’a rien de théorique. La peine capitale a été abolie par la loi n°003/2010 du 15 février 2010, remplacée par la réclusion criminelle à perpétuité. Surtout, le Gabon a adhéré en 2014 au deuxième protocole facultatif se rapportant au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, un texte qui engage les États à ne jamais revenir en arrière. Rétablir les exécutions reviendrait à dénoncer un traité international. Aucune autorité, à ce jour, n’a franchi ce pas.
Depuis janvier, du reste, l’annonce présidentielle est restée lettre morte. Ni consultation, ni projet de loi, ni révision du Code pénal. Le débat, né dans l’émotion, s’est éteint dans le silence, sans qu’aucune décision ne vienne le clore.
C’est peut-être là, sur cette esplanade, que se dessine un début de réponse. En faisant du lieu de ses dernières exécutions un espace de recueillement plutôt qu’un rond-point de plus, l’État a posé un geste que l’on peut lire comme une position. Reste à savoir s’il tiendra face au prochain fait divers. Car au Gabon, la question de la peine de mort a cette manière de ressurgir à chaque nouvelle horreur, et les six colonnades d’Hollando, si solennelles soient-elles, ne suffiront peut-être pas à la faire taire.







