Le constat tient d’abord en un chiffre. Sur le deuxième massif forestier de la planète, environ 6,8 millions d’hectares de zones de conservation prioritaires se trouvent aujourd’hui sous emprise pétro-gazière, soit près de deux fois et demie la superficie de la Guinée équatoriale. C’est la conclusion des calculs réalisés par InfoCongo dans le cadre de l’investigation internationale Fueling Ecocide, à partir des bases de données Mapstand et de l’Environmental Investigation Forum. À l’échelle régionale, trente-trois compagnies détiennent des permis chevauchant des aires protégées, et sur les 208 licences actives recensées, la moitié empiète sur des espaces théoriquement voués à la préservation.
Le Gabon occupe une place centrale dans cette cartographie. Le complexe transfrontalier Gamba-Mayumba-Conkouati, qui s’étend sur quelque 35 000 kilomètres carrés à cheval sur le littoral gabonais et congolais, concentre les inquiétudes des défenseurs de l’environnement. Identifié comme l’un des douze piliers de la biodiversité régionale et abritant l’un des plus importants sites mondiaux de ponte de la tortue luth, l’ensemble apparaît, sur les cartes de l’enquête, presque entièrement quadrillé par les concessions.
Côté gabonais, la partie de Gamba, d’une superficie de 240 000 hectares, relève des activités d’Assala Energy, société passée sous contrôle majoritaire de l’État après le rachat des actifs de Shell Gabon en 2017. Le groupe opère par l’entremise de la Gabon Oil Company, qui exploite six permis dans le pays, dont le permis historique Gamba/Ivinga. La menace sur cette zone humide du Sud-Ouest, d’importance internationale, n’a donc rien de récent.
L’héritage laissé par cinquante-sept années d’exploitation shellienne nourrit les récriminations des riverains. Sur le terrain, l’enquête décrit des équipements vieillissants, rongés par la rouille, et des lignes de pipelines par endroits rafistolées au plastique pour contenir les fuites. Joseph Bayé, natif de Setté-Cama et ancien employé de Shell Gabon reconverti dans la pêche, dit avoir vu la ressource halieutique décliner au fil des campagnes sismiques puis de la production. « En s’installant, ces sociétés apportent des équipements qui, en se dégradant, bouleversent la vie des communautés et l’équilibre des écosystèmes. Plus les puits se multiplient, plus la pollution s’accentue. Les marées noires récurrentes sur la lagune de Setté-Cama et le littoral de Loango en sont la preuve directe », affirme-t-il. Et de conclure, amer : « Qu’il s’agisse de Shell ou d’Assala, je n’ai jamais vu une compagnie assumer sa responsabilité dans la dégradation de nos écosystèmes marins. »
La question de l’impunité revient dans la bouche des acteurs associatifs. Désiré Ladislas Ndembet, de l’ONG Muyissi Environnement, évoque un épisode récent resté sans suite. « Il y a deux mois environ, des déversements de pétrole en grande quantité ont été observés à nouveau. Les autorités ont lancé des opérations de nettoyage, mais les auteurs n’ont pas été identifiés. Il n’y a eu aucune sanction officielle, ni aucune dépollution professionnelle », déplore-t-il. À Setté-Cama, la présence d’un conteneur abandonné depuis plusieurs mois alimente par ailleurs les craintes. « La dégradation du fer et le mystère autour du contenu renforcent les inquiétudes pour la viabilité des écosystèmes », met en garde Alban Wesley Nsinzoghe, ingénieur en exploitation pétrolière.
À ces pollutions présumées s’ajoute la question du torchage. Le terminal de Gamba abrite deux torchères qui brûlent en continu. La pratique, en débat depuis plusieurs années dans le pays en raison de ses effets sanitaires et atmosphériques, représenterait pour le Gabon un volume moyen de 1,3 milliard de mètres cubes par an, selon les données reprises par l’enquête.
Au-delà de Gamba, l’investigation pointe la superposition de permis sur plusieurs sanctuaires gabonais de premier plan. Le parc national de Mayumba, le complexe de Wonga-Wongué classé site Ramsar, le Grand Sud et le delta de l’Ogooué figurent parmi les espaces concernés par la pression pétrolière. Autant de zones où se joue, selon les termes de l’enquête, la crédibilité des engagements pris au titre de l’accord de Kunming-Montréal, qui vise à placer sous protection 30 % des terres et des eaux intérieures à l’horizon 2030.
Pour Samuel Nguiffo, secrétaire général du Centre pour l’environnement et le développement, ces chevauchements trahissent une contradiction de fond entre la souveraineté économique des États et leurs engagements écologiques internationaux. « Soit ces espaces ne bénéficient que d’une protection nominale, inscrite dans les textes mais fragilisée dans les faits. Soit les politiques extractives poursuivies par les États viennent directement contredire des engagements internationaux pourtant librement consentis », analyse-t-il.
Sollicité dans le cadre de l’enquête, le ministère des Eaux et Forêts, de l’Environnement et du Climat, chargé du conflit homme-faune, n’a pas répondu aux questions des journalistes, pas plus que son homologue congolais. Du côté des opérateurs, Shell, qui figure au troisième rang mondial des entreprises détenant des permis de production au sein d’aires protégées, n’a pas souhaité commenter les données du consortium. Assala se borne, sur son site internet, à afficher son engagement en faveur des normes et bonnes pratiques internationales en matière d’environnement.
Reste une équation que les prochaines années obligeront à trancher. Entre la rente d’hydrocarbures qui demeure au cœur des finances publiques et les objectifs de conservation que le pays met en avant sur la scène internationale, le Gabon devra démontrer que la protection de ses parcs relève d’autre chose







