Par Guilou Bitsutsu-Gielessen
Une promesse industrielle aux airs de mirage financier
Qualifié de « tournant historique » par Libreville, le protocole signé le 20 juillet avec le groupe minier français Eramet promet de transformer localement le manganèse gabonais. Mais une lecture lucide des clauses annoncées et du contexte économique révèle un jeu de dupes : Rien absolument rien n’engage Éramet, une feuille de route non contraignante mais qui oblige l’État GABONAIS a investir dans la production d’énergie sans obligation pour Éramet d’investir dans la transformation.. Le Gabon risque de payer cher un vernis de souveraineté, sans en détenir les rênes.
L’habillage industriel : ce qui est annoncé
D’ici 2031, le Gabon ambitionne de transformer jusqu’à 700 000 tonnes de minerai par an, avec une usine d’oxyde destinée aux batteries dès 2028 et un complexe d’alliages pour l’industrie sidérurgique. À cela s’ajoutent 3 000 emplois annoncés et la création d’un fonds « Fabriqué au Gabon ».
Sur le papier, la promesse est celle d’une rupture : le pays ne serait plus seulement un fournisseur de matière première, mais un acteur capable de capter davantage de valeur ajoutée issue de ses ressources naturelles. Mais derrière l’habillage industriel, plusieurs interrogations demeurent.
Les trois angles morts du protocole
Premier constat : le document signé le 20 juillet n’est pas un engagement ferme d’investissement. Il s’agit d’un protocole d’accord, une véritable feuille de route industrielle qui, « si elle se concrétise », pourrait marquer un tournant dans l’économie gabonaise.
Toute la question est donc celle de la traduction concrète des annonces. Car entre la promesse industrielle et la réalité économique, trois angles morts apparaissent.
Une prise de participation à contretemps : la subvention inversée
L’entrée de l’État gabonais au capital d’Eramet intervient alors que le groupe affiche une perte nette de 477 millions d’euros en 2025. Dans le même temps, la filiale manganèse, la Comilog, génère 63 % du chiffre d’affaires du groupe.
Le paradoxe est saisissant : le Gabon pourrait injecter des fonds publics pour renflouer une entreprise qui doit justement une partie essentielle de sa santé économique à l’exploitation de la rente du manganèse Gabonais.
Une forme de subvention inversée.
Le pays producteur prendrait ainsi une part du risque financier d’un groupe dont la principale force industrielle repose pourtant sur une ressource extraite de son propre territoire.
Un flou stratégique sur la gouvernance : la souveraineté sans le pouvoir
Deuxième angle mort : le pouvoir réel dont disposera Libreville. Aucun chiffre officiel n’a filtré sur le pourcentage du capital acquis par l’État gabonais, ni sur les droits de vote associés.
Or, une participation symbolique, sans droit de veto ni siège exécutif, ne donnerait aucun levier sur les décisions stratégiques : prix de cession, volumes de production, débouchés commerciaux ou choix d’investissement.
L’actionnariat ne garantit pas nécessairement l’influence. C’est le parfum de la souveraineté sans le pouvoir.
Le cheval de Troie ferroviaire
Troisième angle mort : le Transgabonais.
L’État gabonais, qui ne détient que 9 % de la Setrag contre 51 % pour la Comilog, finance seul la réhabilitation du réseau ferroviaire à hauteur de 173 millions d’euros.
En entrant au capital d’Eramet, Libreville ne remet pas en cause cette gouvernance déséquilibrée.
Le paradoxe demeure : l’État finance l’infrastructure indispensable à l’exploitation du manganèse, tandis que le principal utilisateur conserve une position dominante sur cette chaîne logistique.
Il paie la route tandis que le principal usager en fixe les péages. C’est tout l’enjeu du cheval de Troie ferroviaire.
Le coût d’opportunité social
L’investissement évoqué, évalué à 200 millions d’euros, peut être considéré comme vertueux sur le plan industriel.
Mais il entre en résonance douloureuse avec une urgence sociale persistante : pénurie d’eau, coupures d’électricité récurrentes, chômage endémique des jeunes et hôpitaux exsangues.
L’accord interroge donc sur un arbitrage politique majeur : celui entre une vitrine technologique tournée vers l’avenir et les besoins vitaux d’une population confrontée à des difficultés quotidiennes.
Le verdict lucide
Loin d’un « nouveau départ », l’accord ressemble à une mécanique néo-coloniale modernisée : le discours change — on parle désormais de valeur ajoutée, de transformation locale et de souveraineté industrielle — mais la matrice financière reste la même.
Le Gabon masque les pertes d’Eramet et finance les infrastructures de production.
Pour une réelle souveraineté économique, les économistes le martèlent : ces fonds auraient été bien plus utiles pour renforcer directement la participation de l’État dans la Comilog, afin de peser sur la politique d’investissement, les orientations industrielles et les mécanismes de création de valeur.
En l’état, Libreville prend un risque actionnarial sans obtenir l’ascendant stratégique. La souveraineté ne se décrète pas dans un protocole d’accord. Elle se gagne à la table des décisions, pas au guichet des renflouements.






