La photo était belle. Deux présidents, une signature, et un document qui promet de transformer jusqu’à 700 000 tonnes de minerai par an d’ici fin 2031. Sur le papier, le Gabon coche enfin la case qu’il réclame depuis l’annonce, faite par Oligui Nguema le 30 mai 2025, de l’interdiction d’exporter le brut à compter de 2029. Mais un protocole d’accord n’est pas une usine. C’est un texte. Et un texte se lit entre les lignes.
Ce que chacun a signé, exactement
Le mot compte. Ce qui a été paraphé à Paris n’est pas une convention d’investissement. C’est un protocole d’accord, c’est-à-dire un cadre, une méthode, une intention commune. Le vocabulaire en dit long. Les trois scénarios industriels sont « à l’étude ». L’usine d’oxyde de manganèse près de Libreville « pourrait » démarrer d’ici fin 2028, « sous réserve d’une décision finale d’investissement ». La grande usine d’alliages de 265 000 tonnes, près de la côte, ne se fera qu’après « une convention d’investissement distincte » et le feu vert final d’Eramet.
Personne, donc, ne s’est engagé à construire. On s’est engagé à étudier, à se réunir en comité de suivi une fois par trimestre, et à décider plus tard. Christel Bories, la présidente-directrice générale d’Eramet, se dit convaincue qu’avec cette méthode les deux parties « réussiront ensemble ». La méthode, justement, est un chapelet de conditions. Et ces conditions ne pèsent pas sur un seul camp. Elles en dessinent deux, chacun tenant la clé dont l’autre a besoin.
Côté Gabon : lever le verrou énergétique, et le payer
C’est la première serrure, et le passage le moins commenté de l’accord. Le protocole reconnaît que l’énergie compétitive est le préalable absolu à la transformation, surtout pour les alliages. Puis il désigne le responsable : la République gabonaise s’engage à développer les solutions énergétiques nécessaires, « avec le soutien de tiers autres qu’Eramet ».
Produire des alliages de manganèse est l’une des activités les plus voraces en électricité qui soient. Or le Gabon vit un déficit énergétique chronique, délestages compris, jusque dans Libreville. Le projet qui absorberait le plus de minerai, l’usine côtière, est précisément celui qui dépend le plus de la capacité de l’État à régler sa propre crise du courant. Et à la financer, sans Eramet. Ajoutez la contradiction du calendrier : l’interdiction du brut tombe en 2029, mais la transformation n’atteint son plafond qu’en 2031, laissant deux années dans le vide, alors que la Comilog sort près de 10 millions de tonnes par an et que l’accord n’en transforme localement que 7 % au mieux.
Le Gabon a donc signé l’obligation la plus lourde et la plus incertaine. S’il ne produit pas les mégawatts, ni ne trouve les bailleurs pour les payer, il ne tiendra pas sa part, et il ne pourra même pas appliquer sa propre interdiction dans les délais. On mesure l’écart avec l’objectif que le ministre des Mines, Sosthène Nguema Nguema, martelait en début d’année en recevant l’ADG de la Comilog, Léod-Paul Batolo : deux millions de tonnes d’alliages produits localement d’ici 2029. Le protocole en aligne quelques centaines de milliers, pas avant 2031. Entre le discours du cabinet et le paraphe, le rapport est d’environ un à six.
Côté Eramet : et si le Gabon réussit, le groupe suivra-t-il ?
Voici la question que la cérémonie a soigneusement laissée de côté. Imaginons que Libreville gagne son pari énergétique. Rien, dans le texte, n’oblige alors Eramet à sortir le chéquier. Le protocole prévoit que le groupe jugera la rentabilité de chaque projet « de façon autonome », et réserve le plus gros investissement à une décision finale et à une convention distincte. Autrement dit, une fois le verrou gabonais levé, il reste un second verrou, entièrement entre les mains du mineur.
Or l’humeur d’Eramet n’est pas à l’investissement. Production en recul de 29 % au Gabon au troisième trimestre 2025, indice de prix du minerai livré Chine en chute d’environ 40 % sur un an, marché mondial en léger excédent, ports chinois gorgés de stocks, perspective Moody’s négative. Dans un cycle aussi bas, promettre des études et gagner du temps coûte peu ; engager des centaines de millions coûte cher. « De façon autonome » veut alors dire une chose simple : pas d’usine si les cours ne remontent pas. Et le Gabon a peu de moyens de forcer la décision. Contrairement à ce qu’on lit parfois, le manganèse n’est pas une terre rare, c’est un métal abondant. Ce que le pays possède, c’est la teneur, pas la rareté. Dans un marché en surproduction, où l’Afrique du Sud fournit près de la moitié du minerai maritime, cela pèse moins qu’une pénurie.
Deux serrures, une seule porte
C’est là que se noue le vrai suspense. L’accord ne tiendra que si les deux conditions tombent ensemble. Le Gabon doit d’abord fournir une énergie compétitive et financée. Eramet doit ensuite décider que la transformation est rentable. La première dépend de la trésorerie et des chantiers de l’État. La seconde dépend du cours mondial et du conseil d’administration d’Eramet. Chacun peut donc, sans jamais rompre l’accord, attendre que l’autre bouge le premier. Le Gabon peut dire qu’il attend un engagement ferme pour investir dans l’énergie. Eramet peut dire qu’il attend l’énergie pour engager l’usine. Un protocole écrit exactement pour cela.
Un signe le confirme. De tous les volets de l’accord, un seul a « démarré concrètement », selon le texte : la filière de biocharbon, avec un four pilote à Lastourville et un partenaire, Precious Woods. C’est aussi le moins coûteux, et le plus utile à Eramet, puisque ce biocharbon remplace le coke importé que le groupe paie pour alimenter ses fours. La seule chose engagée sans condition est celle qui allège d’abord la facture du mineur. Tout ce qui exige un lourd investissement reste « à l’étude ». La hiérarchie des priorités se lit dans ce qui bouge et dans ce qui attend.
Un accord d’intentions, une exécution à prouver des deux côtés
Le protocole du 20 juillet n’est pas un trompe-l’œil, mais il n’est pas ce que la cérémonie a laissé entendre. Il engage des intentions, pas des usines. Oligui Nguema en tire un livrable concret pour sa visite d’État et un vrai pied, modeste, dans la chaîne des batteries. Eramet y gagne du temps, préserve sa concession et ses quelque 10 000 emplois, et transfère à l’État la partie la plus lourde. Ce soir-là, chacun revendique la même victoire.
La suite ne se jouera pas à Paris. Elle se jouera dans la capacité du Gabon à produire et financer une électricité compétitive, et, si ce pari est gagné, dans la volonté d’Eramet de transformer sa promesse en capital malgré un cours déprimé. Deux engagements, deux inconnues, et un accord conçu pour que ni l’un ni l’autre ne soit contraint d’agir avant d’y avoir intérêt. Le Gabon et Eramet ont signé un cap commun. Reste à savoir lequel des deux, le premier, acceptera d’en payer le prix.







