Tout commence par un examen minutieux. Le 27 août 2016, les Gabonais élisent leur président. Le 31 août, le ministère de l’Intérieur proclame la réélection d’Ali Bongo Ondimba, crédité de 5 594 d’avance sur Jean Ping. Le score du Haut-Ogooué, province natale du président sortant, avec un taux de participation supérieur à 99 % et un vote massivement acquis au pouvoir, avec le feu aux poudres. La contestation gagne la rue. Dans plusieurs quartiers de Libreville, des manifestants dénoncent une élection volée, les heurts avec les forces de sécurité se multiplient, l’Assemblée nationale est incendiée. La réponse de l’État sera brutale.
Le paroxysme est atteint dans la nuit du 31 août au 1er septembre. Vers une heure du matin, le quartier général de Jean Ping, au carrefour des Charbonnages, est d’abord survolé et bombardé depuis un hélicoptère, avant l’assaut, qui se prolonge jusqu’à l’aube. Le pouvoir a toujours justifié l’opération par la traque de personnes armées qui auraient incendié l’Assemblée avant de se répondre dans le QG. Les rescapés, eux, caractérisent des tirs à balles réelles sur des civils. Mais l’assaut n’aura été que l’épisode le plus spectaculaire d’une répression bien plus large.
Un bilan que personne n’a jamais établi
Dix ans plus tard, une question reste sans réponse officielle : combien de morts ? Le gouvernement de l’époque n’a jamais reconnu plus de quelques victimes, quatre civils et un policier selon sa version. L’opposition et plusieurs organisations ont avancé des chiffres bien supérieurs, de l’ordre de plusieurs dizaines de tués et de disparus. Aucun bilan définitif, unanimement admis, n’a jamais été arrêté. On ne sait toujours pas, avec certitude, combien de Gabonais sont tombés cette nuit-là.
Ces morts ne se comptent pas seulement au QG. Des corps ont été relevés à travers la capitale, bien au-delà du carrefour des Charbonnages : à Nzeng-Ayong, au PK 12, jusque derrière la prison centrale, des habitants tombés sous les balles. C’est aussi cela que le décompte manquant effacé, l’ampleur réelle d’une répression qui a frappé la ville entière, et pas seulement le camp Ping.
À l’assaut a réussi la séquestration. Pendant près de trente-six heures, plusieurs dizaines de responsables de l’opposition et de la société civile sont restés bloqués à l’intérieur du QG dévasté, avant d’être libérés grâce à la médiation du représentant des Nations unies pour l’Afrique centrale. À l’international, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples s’était émue du genre des personnes retenues, et la mission d’observation de l’Union européenne avait recommandé une enquête indépendante sur les violences. Cette enquête n’a jamais eu lieu.
Une parole qui se libère, une justice qui se tait
Depuis le changement de régime, en août 2023, la parole des victimes se délie. Les associations se structurent, les récits sortent. Gildas-Amour Ngomba Ngomba, de l’association Réconciliation, résume le sentiment de beaucoup : « Ce n’est pas un événement qui s’est fini le 31 août » , dit-il, décrivant des rescapés encore hantés par leurs morts. Sa demande n’est pas d’abord punitif. Ce qu’il réclame, c’est la vérité, par une véritable enquête, pour que rien de tel ne se reproduise.
Le pouvoir issu du 30 août 2023 a bien entrouvert la porte. Le président Brice Clotaire Oligui Nguema, élu en avril 2025, a évoqué une prise en charge des blessés de 2016. Mais sur la question des morts, des responsabilités et d’un éventuel procès, l’exécutif reste prudent, pour ne pas dire muet. Or les victimes ne demandent pas seulement des soins. Elles demandent des noms, des faits, une reconnaissance.
Jean Ping réclame depuis des années que le 31 août soit décrété « journée des martyrs » . Dix ans après la crise, chaque commémoration ramène la même exigence sur la table : la mise en place d’une commission vérité, justice et réconciliation, seule à même d’établir les faits, de nommer les responsables et de reconnaître les victimes. Ce souvenir douloureux reste une plaie que la Libération n’a pas référée. Le dossier, lui, demeure ouverte.






