Par Michel Ongoundou Loundah
Par le décret n° 0255/PR du 5 juin 2026, le Président de la République a convoqué le Parlement en Congrès pour le 15 juin, c’est-à-dire lundi prochain. L’ordre du jour est unique : le discours sur l’état de la Nation.
D’un point de vue strictement juridique, tout cela est conforme à la Constitution. Les articles 59 et 93 autorisent pleinement cet exercice. Pourtant, dès que l’on quitte le terrain des textes pour observer le fonctionnement réel de nos institutions, une interrogation surgit : à quoi sert véritablement un discours sur l’état de la Nation lorsqu’aucun débat, aucun vote et aucune contradiction ne peuvent lui faire suite ?
Dans toute démocratie véritable, la parole du chef de l’Exécutif appelle une réponse. Elle ouvre un échange, suscite des critiques, provoque des questions. Elle expose son auteur à la contradiction des représentants du peuple. Le contrôle parlementaire n’est ni un gadget institutionnel ni un accessoire de la démocratie. Il en constitue l’un des fondements.
Au Gabon, malheureusement, le mécanisme est tout autre. Le Président parle. Les parlementaires écoutent. La séance est levée. Chacun rentre chez soi. Aucun débat n’est organisé. Aucun vote n’est prévu. Aucune résolution n’est adoptée. Aucune conséquence politique n’en découle. L’exercice ressemble moins à une séance de reddition des comptes qu’à une opération de communication. La représentation nationale n’est pas appelée à examiner l’action du pouvoir. Elle est convoquée pour l’entendre. Point.
Cette conception du Parlement rappelle ces régimes où les institutions existent davantage pour décorer le pouvoir que pour l’encadrer. Les assemblées y sont réunies non pour délibérer, mais pour donner à l’autorité exécutive l’apparence du dialogue. La consultation remplace la confrontation. L’écoute remplace le contrôle. Le cérémonial remplace la démocratie.
L’histoire offre de nombreux exemples de ce type de fonctionnement. Sous Mobutu Sese Seko, l’Assemblée législative du Zaïre était régulièrement réunie pour acclamer les orientations du « Guide » davantage que pour les discuter. Plus près de nous, l’Assemblée populaire suprême nord-coréenne continue d’offrir le spectacle d’une représentation nationale dont la fonction essentielle consiste à entériner des décisions déjà arrêtées au sommet de l’État. Dans ces systèmes, le Parlement ne constitue pas un contre-pouvoir. Il n’est qu’un élément du décor institutionnel. La différence entre une démocratie parlementaire et ces modèles ne réside pas dans l’existence d’une assemblée, mais dans sa capacité réelle à dire non.
Le problème devient plus préoccupant encore lorsqu’on observe l’étendue des pouvoirs concentrés entre les mains du chef de l’État.
La Constitution actuelle a consacré une forme d’hyperprésidentialisme totalement inédite depuis l’indépendance. Le Président est à la fois chef de l’État, chef du gouvernement, chef suprême des forces de défense et de sécurité, président du Conseil supérieur de la magistrature, grand maître des ordres nationaux et détenteur du pouvoir de nomination aux plus hautes fonctions civiles et militaires. À cet ensemble déjà considérable s’ajoute désormais le pouvoir extraordinaire de déchoir certains citoyens de leur nationalité gabonaise. Jamais l’équilibre institutionnel n’avait été aussi largement rompu au profit d’un seul homme.
Dès lors, une question s’impose : que vient expliquer au Parlement un responsable politique qui concentre déjà quasiment tous les leviers de l’État ? À quoi sert cette comparution solennelle lorsque les élus présents ne disposent d’aucun moyen constitutionnel pour lui répondre, le contredire ou censurer son action ?
Dans son intervention, le chef de l’État dressera sans doute le bilan de son action. Il évoquera probablement les réalisations du régime, les projets en cours et les ambitions affichées pour le pays. Mais, comme souvent, l’exercice risque de s’accompagner de peu de chiffres vérifiables, de peu d’explications sur les coûts réels des projets annoncés et de peu de transparence sur leurs mécanismes de financement. Car s’il est un domaine où la coalition UDB-PDG-CTRI cultive une remarquable constance, c’est bien celui de l’opacité financière. Derrière les annonces, les inaugurations et les effets de communication, les citoyens peinent toujours à obtenir des informations précises sur l’origine des fonds mobilisés, le niveau réel d’endettement engagé, les conditions contractuelles négociées ou encore les retombées économiques attendues pour le pays. Dans ces conditions, les proclamations de succès tiennent souvent lieu de démonstration et la communication se substitue trop fréquemment à la reddition des comptes.
Mais évoquera-t-il l’état préoccupant de la justice gabonaise ?
Parlera-t-il de l’incarcération de son « ami » Alain-Claude Bilie-By-Nze, que beaucoup considèrent comme arbitraire et politiquement motivée ? Reviendra-t-il sur les controverses qui ont entouré plusieurs procédures judiciaires récentes ? Éclairera-t-il l’opinion sur les circonstances ayant conduit à la suspension du procureur général Eddy Minang, événement révélateur du malaise qui traverse aujourd’hui l’institution judiciaire ? Abordera-t-il également le recul des libertés publiques et des garanties démocratiques régulièrement dénoncé par de nombreuses organisations nationales et internationales ?
Rien n’est moins sûr.
Comme souvent dans les systèmes fortement centralisés, les zones d’ombre vont demeurer dans l’ombre. Pendant ce temps, les parlementaires prendront place dans l’hémicycle, revêtus de leurs attributs officiels, pour assister à une cérémonie dont le scénario est connu d’avance. Ils seront présents, mais sans aucune influence sur le déroulement de l’exercice. Ils seront visibles, mais privés de parole. Ils représenteront la Nation sans disposer du droit de réplique que cette représentation devrait pourtant leur conférer.
C’est là tout le paradoxe de notre vie institutionnelle. Plus le pouvoir se concentre, plus il éprouve le besoin de s’entourer des symboles de la délibération démocratique. Plus les contre-pouvoirs s’affaiblissent ou disparaissent, plus l’apparat institutionnel se renforce. Comme si les formes pouvaient compenser l’effacement progressif du fond.
Or la démocratie ne se réduit pas à une mise en scène constitutionnelle. Elle suppose que ceux qui gouvernent puissent être interrogés, contestés et, au besoin, désavoués. Sans cette possibilité, le Parlement cesse d’être un contre-pouvoir pour devenir une simple chambre d’enregistrement.
La véritable question n’est donc pas de savoir ce que dira le Président de la République le 15 juin prochain. La véritable question est de comprendre pourquoi un exercice dépourvu de débat, de vote et de contradiction continue d’être présenté comme l’une des expressions majeures de la vitalité démocratique.
Lorsqu’un seul homme concentre l’essentiel des pouvoirs de l’État et que la représentation nationale est privée de toute capacité de réponse, le Congrès cesse d’incarner la souveraineté populaire.
Il devient le lieu où le pouvoir se contemple lui-même, sous les applaudissements d’une assemblée réduite au rôle de spectatrice.







