C’est la ligne de défense martelée depuis Londres, réaffirmée cette semaine encore après l’arrêt rendu à Genève ([lire notre article](https://www.leconfidentiel.ga/sylvia-bongo-a-t-elle-transfere-des-millions-deuros-publics-vers-geneve/)) : « aucun virement du Trésor, aucun décaissement de l’État, aucune trace bancaire » ne relierait le patrimoine de Sylvia Bongo aux ressources publiques gabonaises. Des fonds privés, donc. Faisons un pas de côté. Oublions un instant le pénal, la contumace, les 4 400 milliards. Supposons — c’est son droit le plus strict, et la présomption d’innocence l’exige — qu’elle dise vrai. L’affaire serait-elle close pour autant ?
Pas tout à fait. Car une autre question surgit aussitôt, plus dérangeante peut-être parce qu’elle ne relève d’aucun tribunal : comment l’épouse d’un chef de l’État, dont la famille a occupé le sommet du pouvoir pendant plus d’un demi-siècle, se retrouve-t-elle avec des millions sur des comptes à l’étranger ? Quels revenus, quels salaires, quelles activités déclarées ? La fonction de première dame n’est pas rémunérée. Une carrière antérieure dans les affaires, un héritage — Sylvia Bongo est née Valentin, fille d’un homme d’affaires ayant prospéré dans les assurances au Gabon — peuvent constituer des réponses. Encore faudrait-il qu’elles soient documentées, chiffrées, publiques. Ces questions ne sont pas des accusations : elles relèvent de l’exigence la plus banale de toute démocratie — savoir de quoi vivent ceux qui nous gouvernent.
On objectera qu’être riche n’est pas un délit. C’est exact, et l’exemple vient d’ailleurs : Barack Obama est multimillionnaire, Donald Trump milliardaire. Mais leur fortune est publique, déclarée, traçable — contrats d’édition, immobilier, déclarations d’intérêts épluchées chaque année. En France, l’affaire Cahuzac a fixé la jurisprudence morale : ce ministre n’est pas tombé parce que l’argent de son compte suisse était volé — il ne l’était pas —, mais parce qu’il était caché. C’est de ce scandale qu’est née la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. Imagine-t-on, au lendemain de son départ de l’Élysée, la découverte d’un compte à plusieurs millions au nom d’un ancien président français, Emmanuel Macron dans une banque de Singapour ? L’argent fût-il « propre », la République ne s’en remettrait pas politiquement. Le problème n’a jamais été la richesse. C’est l’opacité.
Et c’est ici que la question devient gabonaise — et africaine. Le Gabon s’est doté, sur le papier, d’obligations de déclaration de patrimoine pour ses hauts responsables. Qui les a remplies ? Qui les a vérifiées ? Qui les a publiées ? Pendant des décennies, la frontière entre la fortune du pays et celle de ceux qui le dirigeaient est restée une affaire de famille. Poser la question aujourd’hui, ce n’est pas instruire à charge contre une femme : c’est interroger un système. Un système où les élites placent leurs économies à Genève, à Londres ou à Dubaï plutôt que dans les banques de leur propre capitale. Stratégie patrimoniale classique, diront les banquiers privés — elle se pratique sous toutes les latitudes. Sans doute. Mais quand elle devient la règle au sommet d’un État, elle finit par ressembler à un vote de défiance contre le pays qu’on administre. On ne fuit pas un système bancaire qu’on juge solide — surtout quand on a contribué à le façonner.
Alors, est-ce parce que c’est l’Afrique que la question dérange ? Le double standard existe, mais il joue dans les deux sens. À l’étranger, l’argent africain est présumé suspect là où l’argent occidental est présumé propre — c’est injuste. Mais chez nous, l’enrichissement au sommet de l’État a si longtemps été présumé normal que plus personne ne demandait de comptes — c’est pire. Exiger des dirigeants gabonais la transparence qu’on exige d’un ministre français, ce n’est pas de l’acharnement. C’est, au contraire, refuser l’exception africaine.
« Seules les preuves fondent la justice », dit Sylvia Bongo. Sans doute. Mais la justice dira seulement si cet argent est sale ou propre. Elle ne dira jamais s’il est normal d’en avoir autant, si loin, après avoir servi si haut. Car la confiance publique ne repose pas seulement sur la légalité des patrimoines : elle repose sur leur transparence. Cette question-là n’attend pas un arrêt de la Cour de justice de Genève. Elle attend une réponse — et elle vaut pour tous ceux, d’hier comme d’aujourd’hui, qui gèrent l’argent des Gabonais.







