Il est un peu plus de neuf heures, ce 17 août, quand le soleil commence déjà à cogner sur le boulevard triomphal. L’odeur du diesel des blindés se mêle à celle, plus douce, des braises qui grillent l’arachide un peu plus longe, hors du cordon de sécurité. Les cuivres de la fanfare répètent une dernière fois avant le grand passage. Et dans la tribune d’honneur, sous les tissus tendus pour couper l’ardeur du ciel, le protocole fait ce qu’il fait toujours à Libreville un jour de fête nationale : aligner les puissants par ordre de préséance, costume contre treillis, sourire contre sourire.
Félix-Antoine Tshisekedi, costume sombre, mouchoir discret à la main pour éponger la chaleur. Le Gambien Adama Barrow, impassible derrière ses lunettes noires. Carlos Vila Nova, venu de São Tomé-et-Principe, qui salue de la tête chaque nouvel arrivant. Le général Horta Inta-A Na Man, militaire devenu chef d’État en Guinée-Bissau, dont l’uniforme rappelle qu’à Bissau aussi, les armes ont un jour tranché la politique. Michaël Randrianirina, le nouvel homme fort de Madagascar, qui observe tout avec l’attention studieuse d’un homme venu chercher un modèle.
Et puis, un peu en retrait, presque fondu dans la masse kaki des attachés militaires : un homme qu’aucune caméra ne cherche vraiment à cadrer.
Il n’a prononcé aucun discours. Il n’a signé aucun accord. Il s’est contenté d’être là, assis bien droit, une main posée sur le genou, le crâne rasé et la moustache taillée court, le regard sombre et le front soucieux, fixé quelque partie au-dessus du défilé. Un détail, à peine. Et pourtant, de tous les hôtes venus célébrer le 66ᵉ anniversaire de l’indépendance gabonaise, c’est peut-être lui qui en dit le plus long sur l’état du continent : le général Muhoozi Kainerugaba, chef des forces de défense ougandaises, fils du président Yoweri Museveni.
Un invité en règle
Rien, sur le plan protocolaire, ne cloche. Muhoozi est arrivé à Libreville la veille, le 16 août, accueilli dans les formes par les autorités gabonaises, pour représenter l’Ouganda aux cérémonies de l’indépendance. On lui a serré la main sur le tarmac, on l’a conduit à son hôtel, on l’a inscrit sur la liste protocolaire comme n’importe quel chef d’état-major en visite. Sa présence n’a rien d’une intrusion : elle a été annoncée, actée, briefée.
C’est ailleurs que le malaise se niche : pas dans le protocole, mais dans la mémoire. Celle de ce que l’on sait de l’homme derrière ce visage fermé.
Une poignée de main qui en dit long
La scène dure trois secondes, pas une de plus. Tshisekedi se penche, tend la main, un mot glissé à l’oreille que personne n’entendra jamais. Rien, à l’image, ne distingue ce geste des dizaines d’autres échangés ce matin-là entre chefs d’État et dignitaires venus se féliciter sous la chaleur.
Sauf que l’Ouganda et la République démocratique du Congo partagent une frontière longue et poreuse, régulièrement traversée par les colonnes militaires et les crises de l’Est congolais. Et que l’homme qui salue Tshisekedi n’est pas un général anonyme : il pèse, à sa manière, dans l’équation sécuritaire des Grands Lacs, une région où l’on connaît le poids d’une phrase mal reçue à Kampala.
C’est aussi, déjà, un général qu’on ne présente plus tout à fait comme les autres. Car Muhoozi Kainerugaba a une particularité que ses paires en treillis n’ont pas : un compte X suivi par des millions de personnes, sur lequel il commente, menace, provoque, parfois entre deux publications sur l’agriculture ou la philosophie stoïcienne, qu’il dit affectionner.
En 2022 déjà, il y avait annoncé le pouvoir d’envahir le Kenya et de prendre Nairobi en deux semaines. La phrase, postée un soir, avait suffi à réveiller une crise diplomatique en une nuit. Museveni avait dû présenter des excuses publiques à son voisin ; son fils, lui, avait perdu son commandement des forces terrestres. Un simple couac protocolaire, avait-on voulu croire à l’époque.
Ce n’était qu’un début.
« Il est dans mon sous-sol »
Mai 2025. Eddie Mutwe, garde du corps du chef de l’opposition ougandaise Bobi Wine, disparaît après avoir été intercepté par des hommes armés, un soir, sur une route de Kampala. Pendant plusieurs jours, silence officiel. Sa famille est présente. Ses proches multiplient les appels sans réponse.
Puis Muhoozi rompt ce silence, sur X, encore, comme s’il n’existait pas d’autre tribune digne de lui. Il publie une photo présentée comme celle de Mutwe, torse nu, visage marqué, et revendique l’avoir capturé lui-même. « Il est dans mon sous-sol. Vous êtes le prochain ! », écrit-il à l’adresse de Bobi Wine, en ajoutant, dans la foulée, qu’il compte encore le « castrer » et qu’il ne le libèrea que sur ordre de son père.
Le message fait le tour du monde en quelques heures. La Commission ougandaise des droits de l’homme qualifie la détention d’illégale et réclame la libération du prisonnier. Ce qui aurait dû rester une bavure sécuritaire ougandaise, contenue derrière les murs d’une caserne, devient la démonstration d’une méthode : l’intimidation exhibée en direct, sans le filtre d’un communiqué, sans la prudence d’un porte-parole : un sous-sol transformé en scène, une menace en spectacle.
C’est cet homme-là qui, quinze mois plus tard, est assis dans la tribune d’honneur à Libreville, à quelques mètres d’un buffet de jus de bissap et de petits fours, en train d’applaudir poliment le passage des troupes gabonaises.
Un général qui tweete comme on dégaine
Il ya, chez Muhoozi Kainerugaba, un anachronisme qui dérange plus qu’il n’amuse. Les généraux, en Afrique comme ailleurs, parlent en général dans les salles de conférence, tirent mots leurs, laissent aux diplomates le soin de formuler les menaces à mots couverts, dans cette langue feutrée qui permet toujours de dire, ensuite, qu’on n’a rien dit.
Lui tweete. Et ce qu’il tweete, posté depuis un téléphone, à n’importe quelle heure de la nuit, engage un État tout entier.
En décembre 2024, il évoquait la possibilité de « capturer » Khartoum, provoquant une mise au point agacée des autorités soudanaises. Ses sorties sur la RDC ont, à plusieurs reprises, jetées un froid dans les chancelleries de la région, avant d’être minimisées, gommées, renvoyées au rang de dérapage personnel. Bobi Wine, lui, reste une cible récurrente, visée avec une régularité qui a fini par lasser jusqu’aux organisations de défense des droits humains.
Chaque fois, le même mécanisme, presque huilé : une phrase postée en quelques secondes, reprise en quelques minutes par les agences, commentée en quelques heures par les diplomates, qui, en général, choisissent de ne rien dire, et laissent le silence retomber comme une chape.
Le fils, le général, l’héritier
Reste une question qui donne à toute cette histoire son vrai relief, celle qu’on se pose à voix basse dans les couloirs feutrés des chancelleries : pourquoi cet homme-là compte-t-il, au-delà du scandale ?
Parce qu’il n’est pas un simple provocateur en treillis, une anomalie que l’on pourrait isoler. En mars 2024, son père l’a nommé chef des forces de défense ougandaises, le sommet de la hiérarchie militaire du pays. La nomination a aussitôt relancé les spéculations sur une succession dynastique à la tête de l’Ouganda, où Museveni règne sans partage depuis quatre décennies, et où l’on chuchote depuis des années que le fils prépare, tweet après tweet, l’après-père.
Le fils, le général, l’héritier : les trois se confondent dans le même uniforme, sous la même moustache sévère. Ce n’est pas un hasard s’il siège, mois après mois, dans les tribunes officielles à travers le continent, de Kigali à Libreville. C’est un investissement patient, celui d’un pouvoir qui prépare sa transmission en normalisant, image après image, poignée de main après poignée de main, la stature internationale de son dauphin.
Vu sous cet angle, sa présence sur le boulevard triomphal n’a plus rien d’anecdotique. Elle ressemble à une répétition.
Oligui reçoit tout le monde
Faut-il pour autant y voir un blanc-seing gabonais ? Rien n’est moins sûr, et ce serait prêter à Libreville des intentions qu’un simple anniversaire national ne porte pas. Un État reçoit des délégations ; une fête d’indépendance est, par nature, un moment de rassemblement où l’on convie large, où l’on remplit les tribunes plutôt qu’on ne les trie. Le Gabon de Brice Clotaire Oligui Nguema, engagé dans une offensive diplomatique tous azimuts depuis la transition, cherche moins à choisir ses invités qu’à multiplier ses partenaires, à se montrer incontournable sur l’échiquier régional.
D’où cette tribune composite, presque une carte du continent en réduction : Tshisekedi, voisin incontournable des Grands Lacs ; Barrow, visage ouest-africain ; Vila Nova, relais lusophone ; Horta Inta-A Na Man, militaire devenu chef d’État à Bissau ; Randrianirina, dirigeant malgache qui considère le Gabon comme un modèle possible. Et, glissé parmi eux, presque incognito, Muhoozi Kainerugaba.
Les États n’invitent pas seulement ceux qui leur ressemblent. Ils invitent aussi ceux avec lesquels ils devront, un jour ou l’autre, compter, quitte à leur offrir, le temps d’un défilé, l’hospitalité d’un strapontin à l’ombre.
Ce que l’image retiendra
Il est un peu plus de midi quand la cérémonie s’achève. Le soleil, maintenant à son zénith, écrase les derniers rangs de la garde républicaine. Les tribunes se vident dans un mélange de klaxons, de talkies-walkies et de rires soulagés. Les uniformes se répartissent vers leurs capitales respectives, valises déjà bouclées pour certains, avion présidentiel qui attend sur le tarmac pour d’autres. De cette journée, il restera des discours qu’on aura déjà oubliés d’ici demain, des images de défilé qui tourneront en boucle sur les chaînes locales, des poignées de main déjà effacées de la mémoire des principaux intéressés.
Il restera aussi celle-ci, plus tenace, une image qui continue de circuler bien après que la poussière du boulevard sera retombée : un homme au treillis impeccable, le visage fermé et la moustache raide, assis parmi les chefs d’État, presque invisible, que l’un d’entre eux a démontré d’un geste bref, presque routinier. Trois secondes, entre un président qui tente de contenir les violences à l’est de son pays et un général dont les mots, postés depuis un téléphone à trois heures du matin, ont plusieurs fois suffi à faire trembler les capitales voisines.







