Le 17 août, sur le boulevard du Bord de mer, à Libreville, le Gabon a célébré le 66e anniversaire de son indépendance par un défilé militaire placé sous le thème « Les Forces de défense et de sécurité dans la 5e République : enjeux et perspectives ». Devant le président Brice Clotaire Oligui Nguema et quatre chefs d’État africains, près de 17 000 hommes ont défilé en 136 blocs. La Garde républicaine a présenté une artillerie renforcée de 40 pièces par rapport à l’édition précédente, tandis que la composante motorisée alignait les blindés Panthera T8 offerts par les Émirats arabes unis. Une démonstration de force soigneusement mise en scène, à laquelle manquait pourtant l’équipement devenu, ailleurs sur le continent, le symbole même de la modernisation des armées : le drone.
Aucun aéronef sans pilote n’a survolé l’esplanade ni défilé, posé sur un plateau, au sein de la colonne motorisée. L’absence n’a rien d’anecdotique. Elle range le Gabon dans le camp, encore majoritaire mais qui se réduit d’année en année, des États africains dépourvus de toute capacité de drones militaires.
Un club continental de plus en plus fourni
Selon la base de données spécialisée Military Africa, 34 pays du continent ont acquis des drones militaires entre 1980 et 2026, pour 1 959 appareils recensés à travers 234 opérations d’achat. Le mouvement s’est brutalement accéléré : plus de la moitié de ce parc, soit environ 1 054 moteurs, a été acquis sur les six dernières années.
En tête, l’Égypte (313 appareils), le Maroc (279) et le Nigeria (256) dominant, devant l’Éthiopie (136), l’Algérie (128), les deux Libye rivales, l’Afrique du Sud (99), la Tunisie (59) et le Cameroun (49). Sur le segment le plus stratégique, celui des drones armés de longue endurance de classe MALE/HALE, le Maroc s’impose avec 102 appareils, devant l’Égypte (92), l’Algérie (86) et le Nigeria (71). Au Sahel, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont fait du Bayraktar TB2 turc et du plus puissant Akinci le cœur de leur lutte antijihadiste. Neuf pays fabriquent désormais leurs propres appareils, l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Algérie et l’Éthiopie en tête.
Dans ce paysage, le Gabon ne figure ni parmi les acheteurs, ni parmi les producteurs. En Afrique centrale, seul le Cameroun, engagé de longue date contre Boko Haram et sur son front anglophone, s’est doté d’une flotte conséquente.
L’arme qui a changé le cours des guerres
L’absence gabonaise étonne d’autant plus que le drone a, ces dernières années, fait basculer plusieurs conflits. En Éthiopie, fin 2021, alors que les combattants du Tigré marchaient sur Addis-Abeba et que l’entourage du Premier ministre Abiy Ahmed envisageait déjà l’évacuation de la capitale, l’acquisition de drones armés turcs, iraniens et chinois a inversé le rapport de force en quelques semaines. En Ukraine, face à la Russie, Kiev a fait de l’aéronef sans pilote, du Bayraktar aux essais de FPV et aux drones navals, l’outil qui lui a permis de tenir puis de frapper loin derrière les lignes. L’Iran, enfin, a bâti autour de ses drones, aux côtés de ses missiles balistiques, un pilier de sa dissuasion.
Pour un pays au budget de défense contraint, l’argument n’est pas seulement militaire, il est aussi économique. Moins onéreux qu’un aéronef piloté, plus simple à entretenir, le drone démultiplie les capacités de surveillance et de frappe sans exiger les moyens d’une grande puissance.
Un enjeu de souveraineté pour Libreville
Les besoins gabonais, eux, sont réels. Le pays compte quelque 900 kilomètres de côtes sur un golfe de Guinée en proie à la pêche illicite, à la piraterie et aux trafics, un vaste domaine forestier et des frontières difficiles à contrôler. Autant de théâtres où le drone de renseignement et de surveillance est devenu, ailleurs, un instrument de souveraineté à part entière, à un coût sans commune mesure avec celui d’une flotte pilotée.
En réunissant les forces de défense au cœur du récit de la Ve République, le pouvoir du président Oligui Nguema, arrivé à la tête de l’État en août 2023 et élu en avril 2025, a fait de la modernisation militaire un marqueur politique. L’absence de capacité de drones en dessine, en creux, l’une des principales limites. « Quelques drones iraniens suffisent pour clouer tout ce matériel au sol en quelques minutes ! » , prévient un analyste de défense.
La vraie montée en puissance des armées gabonaises ne se mesurera pas au nombre de pièces d’artillerie défilant au Bord de mer, mais à leur aptitude à surveiller et à protéger un territoire qu’elles ne peuvent, pour l’heure, embrasser d’en haut. Reste à savoir si le prochain 17-Août verra Libreville combler ce vide.







